Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Violences sexuelles: briser la loi du silence

    Le projet de loi 151 est un pas dans la bonne direction. Les victimes seront-elles entendues?

    La plus vaste enquête jamais menée sur les violences sexuelles dans les universités québécoises — par le Département de sexologie de l’UQAM — a révélé que plus d’une étudiante sur trois est victime d’inconduite sexuelle.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir La plus vaste enquête jamais menée sur les violences sexuelles dans les universités québécoises — par le Département de sexologie de l’UQAM — a révélé que plus d’une étudiante sur trois est victime d’inconduite sexuelle.

    Il semble loin, le temps où des commandos d’étudiantes placardaient des autocollants contre le harcèlement sexuel sur les portes de bureau de professeurs décrits comme ayant les mains baladeuses.

     

    C’était il y a trois ans, dans la foulée de l’affaire Gomeshi. Dégoûtées par la loi du silence entourant le harcèlement sexuel, des étudiantes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) avaient pris les grands moyens pour crier leur détresse : elles avaient dénoncé des profs de façon anonyme — et fort peu discrète — sur Facebook et sur les murs du campus.

     

    C’était un peu la loi de la jungle. Les universités donnaient l’impression de tout faire pour étouffer les scandales de nature sexuelle. Les « survivantes », comme elles s’appellent, se heurtaient à un mur. Elles estimaient qu’il n’y avait pas d’endroit où porter plainte et personne pour mener des enquêtes sérieuses — malgré l’existence de bureaux de prévention du harcèlement sur la plupart des campus. Les étudiantes craignaient de subir des représailles si elles brisaient l’omertà.

     

    Les professeurs visés par ce lynchage public, eux, risquaient d’être jugés et condamnés par la communauté universitaire avant même d’avoir pu dire un mot pour se défendre.

    Avec le projet de loi, les universités ne peuvent plus rester à ne rien faire. C’est une bonne nouvelle. Il manque quand même un petit quelque chose : des sanctions pour les agresseurs et davantage de transparence dans les enquêtes.
    Annie Girard, intervenante au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS)

    Électrochocs

     

    De toute évidence, les violences sexuelles restent un tabou tenace, tant sur les campus qu’à l’extérieur. Les victimes « d’inconduite sexuelle » portent encore un lourd fardeau. Au Québec comme ailleurs. Les hommes et les femmes ayant dénoncé Harvey Weinstein, Éric Salvail et Gilbert Rozon ont tous raconté le calvaire et les tourments qui guettent les victimes.

     

    Mais depuis l’épisode des autocollants dénonciateurs sur les murs de l’UQAM, en octobre 2014, une série d’électrochocs a frappé les campus. La plus vaste enquête jamais menée sur les violences sexuelles dans les universités québécoises — par le Département de sexologie de l’UQAM — a révélé que plus d’une étudiante sur trois est victime d’inconduite sexuelle.

     

    Les établissements n’ont eu d’autre choix que de reconnaître l’ampleur du problème. La ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, a forcé les cégeps et les universités à faire leurs devoirs et à préparer une vraie politique de lutte contre les violences sexuelles. Elle a déposé cette semaine le projet de loi no 151 qui oblige aussi tous les établissements à encadrer les relations intimes entre profs et étudiants — le plus souvent des étudiantes.

     

    Tout le monde s’entend désormais pour dire que les inconduites sexuelles sont un fléau. Il reste à voir si la ministre David ira plus loin que les voeux pieux pour en venir à bout.

     

    « Avec le projet de loi, les universités ne peuvent plus rester à ne rien faire. C’est une bonne nouvelle. Il manque quand même un petit quelque chose : des sanctions pour les agresseurs et davantage de transparence dans les enquêtes », dit Annie Girard, intervenante au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) Trêve pour elles, établi dans le quartier Hochelaga.

     

    Autodéfense et discussions

     

    Les victimes d’inconduite sexuelle, dont celles ayant témoigné dans une enquête du Devoir en mars dernier, racontent toutes la même chose. Après avoir porté plainte, elles restent mal informées de la suite du processus. La personne montrée du doigt comme le harceleur a-t-elle reconnu sa faute ? A-t-elle eu des sanctions ?

     

    Impossible de le savoir pour des raisons de confidentialité, souligne Annie Girard. C’est une des failles du projet de loi, selon elle.

     

    L’emploi du temps d’Annie Girard a changé cet automne : l’UQAM a conclu une entente avec le CALACS Trêve pour elles, qui assure la présence de cette intervenante sur le campus. Elle occupe un bureau où quiconque a subi une « inconduite sexuelle » peut venir chercher de l’aide.

     

    Sa mission : accompagner les victimes dans les méandres du système de plainte de l’UQAM — le Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement (BIPH) — et du système judiciaire, au besoin.

     

    L’UQAM et les autres universités jointes par Le Devoir (Université de Montréal, McGill, Concordia) ont toutes un bureau chargé d’arbitrer les plaintes pour harcèlement ou intimidation. Pour faire suite au projet de loi déposé cette semaine par la ministre David, toutes les universités doivent mettre en place des politiques et des services spécifiquement pour les victimes de violences sexuelles.

     

    Depuis l’électrochoc de l’affaire Gomeshi, les universités ont toutes mis sur pied ou appuyé une série d’autres mesures pour lutter contre les inconduites sexuelles. Un exemple parmi d’autres : la « Semaine féministe pour le respect » prendra place dans les prochains jours à l’initiative du Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM. Atelier d’autodéfense, discussion sur le sexisme, projection du documentaire The Hunting Ground, sur les scandales sexuels dans les campus américains…

     

    « Une des pistes de solution, c’est de mieux expliquer la notion de consentement », dit Annie Girard. La campagne « Sans oui c’est non », qui tapisse les murs de 17 universités et de 29 cégeps, résume l’affaire : sans consentement, c’est une agression, rappelle la campagne, qui a pris naissance en 2014 à l’Université de Montréal.

     

    Des moyens limités

     

    Les cégeps ont beau avoir embarqué dans cette campagne, ils ont des moyens limités par rapport aux universités. « Le projet de loi de la ministre David nous impose des obligations, mais est-ce qu’on a les moyens de nos ambitions ? » dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération des cégeps.

     

    La ministre David a alloué 23 millions de dollars sur cinq ans pour aider les établissements d’enseignement supérieur à mettre en place des politiques de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles, au mois d’août dernier. La Fédération calcule que ça représente 20 000 $ par année par cégep.

     

    C’est bien peu pour les petits cégeps, notamment en région, qui peuvent difficilement créer un nouveau bureau assorti de personnel pour prendre les plaintes et mener les enquêtes sur les cas d’inconduite sexuelle, estime Bernard Tremblay. En entrevue éditoriale au Devoir, lors de la rentrée scolaire, il a soutenu que le personnel déjà en place dans des cégeps pourrait se charger des plaintes et des enquêtes pour inconduite sexuelle.

     

    Les « survivantes » de harcèlement et d’agressions sexuelles, de leur côté, ont applaudi au projet de loi de la ministre David cette semaine. Mais elles comptent suivre de près les cégeps et les universités pour s’assurer qu’au-delà des beaux mots, les victimes puissent vraiment se faire entendre. Et éviter l’impunité des harceleurs et des agresseurs.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.