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    Libre opinion

    #ToiAussi, devant ton écran, ça te concerne

    27 octobre 2017 | Martine Delvaux - Professeure de littérature à l’UQAM et écrivaine | Actualités en société
    Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous, estime l'auteure. 
    Photo: iStock Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous, estime l'auteure. 

    Je m’adresse à toi, aujourd’hui, une semaine après le début de la déferlante #MoiAussi, pour te demander si tu nous lis.

     

    Toi, assis devant ton écran, iPhone à la main, est-ce que tu lis les statuts des femmes autour de toi, les connues et les inconnues qui sont tes amies, sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie ? Est-ce que tu les lis ou est-ce que tu les fais défiler vers le bas du bout de ton doigt ? Est-ce que tu te défiles devant ces récits ou est-ce que tu t’y arrêtes, un moment, en imaginant la scène ? Et quand tu vois cette scène dans ta tête, de la même façon qu’on fabrique des images quand on lit un roman, qu’est-ce que tu vois ? Est-ce que tu es à l’intérieur ou à l’extérieur de la scène ? Es-tu acteur ou spectateur ? Est-ce que tu te reconnais dans la place de celle qui s’est fait agresser ou harceler, intimider ou humilier ? Est-ce que tu te vois dans celui qui agresse ou harcèle, intimide ou humilie ? Et à ce moment-là, est-ce que tu fais défiler vers le bas ta propre mémoire, ou est-ce que tu as le courage de t’y arrêter ?

     

    Je me demande si tu es capable de te reconnaître. Si tu as la force de t’interroger. Si tu as le courage de te rappeler de toutes ces fois où tu t’es mis en premier, sans considération pour celle sur qui tu agissais. Toutes les fois où tu l’as mise, elle, au service de ce que tu appelles ton désir. Au service d’un désir qui, en vérité, n’avait rien à voir avec elle parce qu’il avait tout à voir avec l’image que tu avais de toi, ou que tu voulais donner. Une image la plus grande possible, même si c’était au prix de sa destruction à elle.

     

    Entre la petite fille molestée par un membre de sa famille, l’adolescente pénétrée de force par son soi-disant petit-ami, la femme agressée par celui qu’elle a épousé, l’employée aux prises avec un patron aux mains baladeuses et à la langue trop bien pendue, la passante déshabillée des yeux dans la rue par un inconnu qui la traite de salope parce qu’elle refuse ses avances, la chroniqueuse insultée par des lecteurs parce qu’elle aura osé dire ce qu’elle pense… entre tous ces #MoiAussi, il y a un lien : et ce lien, c’est #Toi.

    Avec #MoiAussi, nous sommes devenues écrivaines, nous avons publié nos vies. Mais toi, qu’est-ce que tu es devenu ? Est-ce que #ToiAussi tu as changé ?
     

    Des récits nombreux, riches, complexes

     

    Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous. Nos récits sont non seulement nombreux mais riches, complexes, forts de personnages, de détails et d’enchaînements dignes des meilleurs romans. Avec #MoiAussi, nous sommes devenues écrivaines, nous avons publié nos vies. Mais toi, qu’est-ce que tu es devenu ? Est-ce que #ToiAussi tu as changé ?

     

    Je souhaite que tu sois en voie de devenir notre lecteur. Je souhaite que nos témoignages soient reçus à ton adresse, non pas parce que de nous lire entre nous n’est pas suffisant, mais parce qu’on veut que les choses changent. Vraiment. Et ça commence aussi avec toi.

     

    Nous sommes en colère devant tant de vies brisées. Nous sommes en colère devant les violences ordinaires et extraordinaires dont nous sommes l’objet. Nous sommes en colère devant le fait qu’il faut sans cesse répéter que nous en avons assez. Parce que si nous devons répéter, c’est que nous ne sommes pas entendues, que les oreilles sont bouchées, et que ça continue… Nous avons couru, encore une fois, le risque de raconter notre histoire. Nous l’avons fait d’une autre manière qu’auparavant, avec encore plus de mots et encore plus de force, et si nous l’avons fait ainsi, c’est aussi pour t’inciter à comprendre que ces histoires s’adressent à #Toi.

     

    Je sais que rien de tout ça n’est facile (imagine ce que ça représente pour #Moi !), mais voilà, disons que ça commence ici : si tu as vraiment été capable de lire ce texte, c’est que tu n’auras pas eu pour réflexe de te défendre et de m’attaquer immédiatement en retour en disant de #Moi, par exemple, que je suis une féministe frustrée ou une mal baisée. Tu n’auras pas eu comme première envie de te moquer de mes mots, de les détourner, pour leur faire dire autre chose que ce qu’ils disent. Au contraire, tu auras fait l’effort de lire mon texte non pas dans le but de le détruire, mais en faisant l’effort de penser à ce qui, dans tout ça, te concerne. Toi. #ToiAussi.













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