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    Idées

    Les silences du harcèlement

    25 octobre 2017 | Angelo Soares - Professeur titulaire du Département d’organisation et ressources humaines de l’UQAM | Actualités en société
    Manifestation contre la violence faite aux femmes et les agressions sexuelles à Québec, en octobre 2016
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Manifestation contre la violence faite aux femmes et les agressions sexuelles à Québec, en octobre 2016

    Depuis quelques jours, nous sommes témoins des ravages des différentes formes de harcèlement (sexuel, sexiste, psychologique) et des agressions sexuelles en milieu de travail. De nombreuses personnes s’étonnent et se questionnent sur le silence des témoins et des victimes qui endurent trop longtemps leurs bourreaux avant de les dénoncer. Pourquoi un si long silence ?

     

    D’abord, l’expérience de la violence transforme l’individu en victime, engendrant des souffrances qui diminuent sa puissance d’agir. Il se produit une coupure non seulement de la relation à autrui, mais aussi à soi-même, amenant un sentiment d’impuissance, à parler, à penser, à agir, à intégrer ces formes de violence à son histoire de vie. La vie de l’agresseur devient enchevêtrée à l’histoire de la victime, qui portera toujours les traces de ce qu’elle a vécu. La confiance que nous avons en autrui et en nous-mêmes est effritée. Il faut trouver alors une manière de vivre intégrant le dégât psychologique provoqué par la violence et le silence.

     

    Ensuite, il est difficile d’accepter d’être une victime, car l’accepter, c’est assumer un attribut qui disqualifie lors des interactions avec autrui. La stigmatisation d’être une victime résulte des stéréotypes que nous en avons et du jugement social qui en sera porté. Le fait d’être et de se sentir victime est aussi exacerbé par les effets de la violence. Goffman nous apprend que l’individu va essayer de contrôler l’accès à l’information concernant son agression pour rester un individu discréditable (le stigmate n’est pas apparent), et ainsi ne pas être obligé de gérer la souffrance supplémentaire d’être discrédité (lorsque le stigmate est apparent). C’est une tentative de préserver sa dignité, son humanité, en contrôlant son identité sociale.

     

    La victime peut ressentir la honte d’être stigmatisée, mais aussi une déchirure entre le « vouloir » et le «pouvoir dire», une mésestime de soi, une culpabilisation pour une chose qu’elle n’a pas faite, car on individualise souvent les problèmes de la violence. En bref, il existe une dynamique qui finit par amener les victimes au silence. Parler signifie revivre la violence, être discrédité, stigmatisé.

     

    Le cas des témoins

     

    Finalement, les témoins jouent un rôle important dans la dynamique du harcèlement, par leur silence. Un grand nombre de personnes s’étonnent en disant que tout le monde savait, que cela durait depuis longtemps, que personne n’a rien fait. Dans la dynamique du harcèlement, les témoins sont aussi affectés par la violence, soit par une détresse psychologique plus élevée, soit par le vécu d’émotions négatives, comme la peur (« Si je fais ou dis quelque chose, est-ce que ça va se retourner contre moi ? »), ou encore par la honte et le sentiment de culpabilité de ne pas intervenir. Il faut comprendre la non-réaction des témoins comme une tentative de préserver leur sentiment d’invulnérabilité, car la victime est la preuve vivante que leur milieu de travail est violent et toxique. On est tous vulnérables ! Plusieurs mécanismes de défense seront alors mis en place dans une tentative de préserver le sentiment d’invulnérabilité, la minimisation, le déni (« Ce n’est pas vraiment de la violence », « Elle exagère », « Elle a dû faire quelque chose pour mériter cela », ou encore « Je n’ai rien vu »).

     

    Il existe également un biais rétrospectif, un mécanisme de déni du hasard qui consiste à surestimer rétrospectivement le fait que les différentes formes de violence auraient pu être anticipées et évitées si la victime avait été plus prévoyante (« Elle n’aurait pas dû faire ça », « Porter tel vêtement », « Monter dans sa chambre », etc.). De cette manière, on vise à préserver le sentiment qu’on a le contrôle de l’incertitude et qu’on n’est pas vulnérable.

     

    Il faut comprendre que c’est exactement le silence qui alimente la violence. Avec les mots diésés #MeToo, #MoiAussi, les médias sociaux ont permis aux victimes de sortir de leur silence et ont servi de supports à leurs témoignages. Rompre avec le silence, j’ose l’espérer, sera le premier pas vers des milieux de travail sans violence et vers un changement de culture où victimes et témoins ne souffriront plus en silence.













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