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    Idées

    Se mettre à nu contre la culture du viol

    19 octobre 2017 | Suzanne Zaccour - Auteure féministe, étudiante à la maîtrise en droit à l’Université de Cambridge | Actualités en société
    Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux, estime l'auteure. 
    Photo: Ola Dusegard Getty Images Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux, estime l'auteure. 

    Il fut un temps où notre année était rythmée par la nature : les solstices, les semences, les feuilles, les récoltes… Notre époque moderne tourne à une tout autre cadence. Inévitablement, depuis quelques années, l’automne est « rouge culture du viol ». Initiations, viols à Val-d’Or, renvoi de Ghomeshi, mouvement #AgressionNonDénoncée : on n’est pas réellement en octobre sans un nouveau scandale, sans un nouveau débat de société sur les violences sexuelles. On dira que c’est tant mieux : le projet féministe de briser le silence est en voie de s’accomplir, alors que l’expression « culture du viol » s’est popularisée du côté du grand public et que personne ne peut plus feindre d’ignorer que l’agression sexuelle est un mal endémique. Mais révéler nos viols est-il l’alpha et l’oméga de la lutte contre les violences sexuelles ?

     

    Depuis quelques jours, un nouveau mot-clic circule sur les réseaux sociaux : #MoiAussi, ou #MeToo du côté anglophone. En France, c’est sous le hashtag #BalanceTonPorc ou #BalanceTonAgresseur que les femmes se mettent à nu. Véritable raz-de-marée sur Facebook et dans la Twittosphère, ces messages invitent toutes les femmes ayant été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle à s’afficher pour « donner une meilleure idée de l’ampleur du problème », comme le veut une des versions de la chaîne. La bonne nouvelle, c’est qu’il est difficile de nier un problème systémique lorsqu’on voit 150 témoignages d’amies en l’espace de quelques heures. La mauvaise, c’est qu’on en est encore là.

     

    On en est encore à convaincre la société de l’existence de la culture du viol plutôt qu’à l’éradiquer. Encore à montrer nos cicatrices à vif pour que monsieur Tout-le-Monde puisse y enfoncer son gros doigt sceptique. Encore à se résoudre à faire du privé une affaire publique, sans quoi notre parole n’a pas de valeur.

     

    Croire sans voir

     

    Depuis combien d’années les féministes affirment-elles qu’une majorité de femmes — sinon toutes — ont été agressées sexuellement ? Immanquablement, elles se font reprocher de « voir le viol partout », comme si les violences sexuelles n’étaient pas, effectivement, partout. Misant sur le pouvoir du narratif et de l’expérience personnelle, elles ont choisi de partager leurs histoires pour y trouver des similitudes. Raconter nous permet de nous convaincre l’une l’autre que ce n’est pas de notre faute. Raconter nous permet de croire que mettre fin à l’impunité est possible. Raconter est salutaire… mais, à dire vrai, on se lasse de raconter.

     

    Le problème survient lorsque raconter n’est plus une option mais une condition, l’ultime preuve que nous n’avons pas tout inventé. Toute victime connaît la chanson : révéler un viol donne le droit à tout un chacun d’exiger des détails. Derrière l’apparence d’une plus grande ouverture aux victimes se cache une curiosité morbide, une culture voyeuriste qui contraint chaque victime à montrer patte blanche en révélant le qui, le comment, en couleurs s’il-vous-plait. Après tout, si les quelque trois milliards sept cent mille hommes présents sur cette Terre n’ont pas le droit de contre-interroger chaque victime, comment pourrait-on être certains qu’elle n’exagère pas ?

     

    Il est temps de passer du voir au croire. Considérons que la preuve de l’omniprésence des violences sexuelles a été faite par des décennies de recherches et de témoignages. Nous ne devrions plus avoir à nous exhiber pour mériter qu’on accorde au problème l’attention qu’il mérite. Nous vivons dans une société où beaucoup d’hommes violent beaucoup de femmes. Si on passait à la prochaine étape ?

     

    Détourner le regard

     

    Une étape essentielle qui nous reste à franchir est celle de détourner le regard des victimes pour le porter vers les agresseurs. Dans les dernières années, les premières sont devenues hyper-visibles, alors que les seconds restent tapis dans l’ombre. Où sont tous ces hommes qui n’aiment pas les femmes ? Quand des centaines de femmes d’un réseau ont été agressées, force est d’admettre que des centaines d’hommes dudit réseau ont agressé. Si toutes mes amies ont été violées, est-ce dire que tous mes amis sont des violeurs ?

     

    Cette proposition est certes choquante. Ce n’est pas ainsi qu’on a l’habitude d’appréhender le problème des violences sexuelles. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : il est fort improbable qu’une poignée d’hommes violent à eux seuls des milliers de femmes chaque année. On sait aujourd’hui que la majorité des agressions sexuelles sont commises non pas par un inconnu au fond d’une ruelle sombre, mais par un proche de la victime : souvent un conjoint ou un ex-conjoint, ou encore un ami ou un père. Cette réalité nous force à passer de l’image du « violeur en série » à celle du « violeur ordinaire ».

     

    Dans notre conception classique des violences, le violeur est toujours l’Autre. Un monstre, un étranger, un être en tous points différent des « hommes normaux », des « bons gars ». On peut assaisonner l’altérisation au goût du jour : le violeur sera un Noir ou un Arabe (à la saveur raciste), un porc ou une bête (à la saveur spéciste), un malade ou un fou (à la saveur capacitiste). Dans tous les cas, on se met la tête dans le sable pour éviter la douleur de reconnaître cet Autre dans notre groupe d’amis, dans notre réseau professionnel ou, peut-être, à la table du souper de Noël.

     

    Ce procédé a des conséquences néfastes. D’une part, on justifie les politiques xénophobes, le massacre des animaux non humains, la peur des personnes atteintes de maladie mentale. D’autre part, en faisant du violeur une bête sauvage ou un fou, on ouvre la porte aux stéréotypes sur l’agresseur qui n’a pas pu contrôler ses « pulsions », qui a été « provoqué » par la victime, qui, en somme, n’est pas responsable.

     

    Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux. Cessons de monter la violence sexuelle en spectacle, en scandale scabreux. Cessons de penser uniquement en termes de violences faites aux femmes et osons parler de « violences patriarcales » et de « violences masculines ». Nous ne sommes pas près de voir des centaines d’hommes afficher « #MoiAussi, j’ai violé une femme ». Cessons d’effeuiller les victimes et obligeons désormais les agresseurs à se mettre à nu.













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