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    Chronique

    Modérer ses transports

    Lancé en 1968 comme un pavé, le slogan « Soyez réalistes, demandez l’impossible » déjouait par son paradoxe moqueur les agents d’un réalisme technocratique qui étend sans cesse son empire sur le monde social. Qu’est-ce que ce réalisme ? Il consiste pour l’essentiel à (se) faire croire que les ornières auxquelles on attache l’avancée de son train-train quotidien constituent la seule façon d’aller de l’avant.

     

    Écoutez par exemple Denis Coderre. Le maire raille la création d’une nouvelle ligne de métro à Montréal au nom de ce réalisme. Il dit : « Un moment donné, il faut être réaliste, le festival Juste pour rire est fini. […] On le sait que ça ne fonctionnera pas, alors pourquoi entretenir de faux espoirs ? » La faculté de juger étant une des plus éminentes, on pourrait penser que le « réalisme » consiste à porter un jugement réfléchi sur la réalité. Mais manifestement, l’épithète « réaliste » n’est plus chez nous qu’un cliché que l’on sert pour se consoler d’un défaut d’imagination ou de pensée. Tant et si bien qu’on pourrait croire que la société a accouché d’un nouveau slogan tout à fait de notre temps : « Soyons réalistes, ne demandons rien ! »

     

    Une telle attitude conduit pourtant tout un monde à vivre dans des réalités qui, au fond, ne sont plus de notre temps. On s’enfonce ainsi dans l’exubérance d’un monde de plus en plus surréel : bouchons infinis de circulation du matin au soir, cyclistes fauchés, étalement urbain, recul constant de la nature, fatigue, stress.

     

    L’évocation soutenue du « réalisme » s’apparente de plus en plus à un petit bijou de technologie langagière mis au service de la poursuite de pratiques destructrices. Il justifie quelque chose qui constitue un énorme problème mais auquel on ne cesse de donner du carburant en niant son caractère inique et outrageant. Ce « réalisme », décrété sur un ton impérial, prend en vérité l’allure d’un affreux cauchemar, d’un formidable déni de ce qui est.

     

    L’écrivain et éditeur Jean-Yves Soucy, décédé il y a quelques jours, auteur d’un beau roman intitulé Un dieu chasseur, avait un jour illustré malgré lui l’absurdité de ceux qui se refusent à avancer dès lors que leur nez croise les contours de ce qu’ils croient être le mur dur de la réalité chiffrée. Dans un projet d’édition difficile mais nécessaire à assurer sa réputation, Soucy s’était vu forcé de dépasser les prévisions budgétaires. Il s’assurait ainsi de poser une pierre solide à l’édification de la maison d’édition dont il avait la charge. Mais son patron, tenant cette facture gonflée pour la seule et unique mesure possible de la réalité, s’était écrié : « Mais, Jean-Yves, Jean-Yves, ça n’a pas de sens ! Toutes les fois qu’on va vendre un exemplaire de ce livre, on va perdre 3 $! » Et Soucy de répondre, la mine déconfite, l’air faussement abattu : « Je le sais bien. J’espère qu’on n’en vendra pas trop… » Ce pince-sans-rire savait que la valeur des choses ne tient certainement pas qu’à leur prix.

     

    Au fond, il y a souvent chez M. Coderre, comme chez nombre de ses compères, plus de rhétorique que de réalisme. Et la rhétorique forme ici un mur étanche contre toute réaction pressante pourtant nécessaire à endiguer l’hémorragie sociale à laquelle se rattache la question des transports, de l’étalement urbain, de l’abandon du coeur d’une ville qui ne se peuple plus que de stationnements.

     

    Qui est réaliste ? Montréal, avec 1,7 million d’habitants, avec une aire urbaine de 2,2 millions d’habitants en plus, compte sur le service de 68 stations de métro, concentrées à majorité dans l’ouest de la ville, c’est-à-dire dans sa portion la plus favorisée. Regardons une ville comme Stockholm. Avec 1,4 million d’habitants seulement : 100 stations de métro. Stuttgart, avec à peine la moitié de la population de Montréal, compte 200 stations de métro. La ville de Vienne, dont le réseau est pourtant beaucoup plus jeune que celui de la métropole québécoise, compte environ 40 stations de plus pour une population comparable. Plus près de nous, Boston ne jouit pas seulement des performances d’une bonne vieille équipe de hockey : 123 stations de métro pour une population de 700 000 personnes.

     

    En septembre, le maire Coderre, comme d’ordinaire pressé de questions sur son rapport distant au transport collectif, a affirmé qu’il venait justement de prendre le métro. Mais contrairement à son habitude, aucune photo ne témoignait de ce déplacement, même après un appel lancé au public par un journaliste de Radio-Canada pour en trouver… Le maire bénéficie des services de trois chauffeurs. En 2016, le budget de la ville prévoyait 341 000 $ pour ses déplacements en automobile.

     

    L’auto continue de régner chez nous comme si elle était coiffée d’un diadème. Jusqu’où cela peut-il aller ? Au Texas, en 2008, on a doté Houston d’une autoroute de 26 voies, la Katy Freeway. Vous lisez bien : 26 voies. Plus de gens ont dès lors pris l’option de la voiture. Et ce réseau délirant se trouve désormais plus engorgé qu’avant sa construction ! C’est pourquoi le « réalisme » qu’invoque Denis Coderre, avec une assurance plutôt grossière, n’est qu’une manière bien terre à terre de perdre de plus en plus contact avec le monde réel. On chercherait en vain de vrais espoirs dans ce cauchemar urbain nappé de sauce réaliste si personne ne sonnait enfin l’heure du réveil.













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