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    Le pari d’une route maritime sans pétrole

    L’entreprise Portfranc utilise un voilier pour importer des marchandises de façon carboneutre

    La goélette «Avontuur» a quitté le port de La Rochelle, en France, le 30 août dernier pour prendre le large et rejoindre la métropole québécoise à la force du vent et du soleil.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La goélette «Avontuur» a quitté le port de La Rochelle, en France, le 30 août dernier pour prendre le large et rejoindre la métropole québécoise à la force du vent et du soleil.

    Pour faire sa part dans la lutte contre les changements climatiques, une entreprise d'importation québécoise s'est donné le défi de faire voyager des produits commerciaux du vieux continent jusqu'à Montréal sans utiliser une seule goutte de pétrole. Sa solution? Faire appel à un moyen de transport du passé: le voilier.


    Chargé de tissus, de champagne, de vêtements et d’autres produits artisanaux français, un voilier pouvant transporter jusqu’à 70 tonnes de marchandises dans sa cale est arrivé au port de Montréal samedi, inaugurant ainsi la première ligne commerciale carboneutre du 21e siècle entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

     

    Depuis le début de la semaine, l’entreprise d’importation montréalaise Portfranc — à l’origine de l’initiative — attendait avec impatience cette première cargaison commerciale faite par voilier. À l’heure où 90 % du commerce mondial se fait sur l’eau, dans des navires de plus en plus gros et utilisant une importante quantité de pétrole lourd, il apparaissait urgent pour l’entreprise d’agir pour limiter la production de gaz à effet de serre (GES).

     

    La goélette Avontuur a quitté le port de La Rochelle, en France, le 30 août dernier pour prendre le large et rejoindre la métropole québécoise à la force du vent et du soleil. Aucune goutte de pétrole n’a été utilisée pour faire ce voyage commercial, l’embarcation datant de 1920 — rénovée en 2016 — comptant essentiellement sur ses grandes voiles, des panneaux photovoltaïques ainsi que de petites éoliennes pour arriver à bon port.

     

    Presque deux mois auront été nécessaires pour relier les deux continents au moyen de ce transport « vert », alors qu’un cargo traditionnel effectue la traversée en 14 jours. Un temps qui pourrait décourager producteurs et entreprises d’embarquer dans l’aventure, selon des experts.

     

    « L’expérience est intéressante, surtout lorsque ce n’est pas urgent, mais je ne suis pas convaincu qu’elle peut être répétée pour transporter tous types de produits et emprunter toutes les routes [maritimes] du monde », estime le professeur de géographie à l’Université de Montréal Claude Comtois.

     

    Il peine à imaginer les voiliers faire leur grand retour dans le transport de marchandises et remplacer les méganavires. « Le temps c’est de l’argent », et les voiliers sont inévitablement ralentis par les conditions météorologiques. « Il faut penser au sens du vent qui change, à la force des vagues, à la température de l’eau, mais à l’hiver aussi, avec la neige, la glace et les basses températures », fait-il remarquer.

     

    L’expérience en témoigne. L’Avontuur devait initialement arriver à Montréal mardi et non samedi. « Ils ont pris du retard à cause des restes d’ouragans dans l’Atlantique, puis c’est le vent de face qui les a ralentis une fois sur le Saint-Laurent », explique l’un des cofondateurs de Portfranc, Clément Sabourin.

     

    Conscient des contraintes de temps qu’impose ce mode de transport, M. Sabourin ne s’inquiète pas outre mesure de la réussite du projet. « Il n’y a pas mille solutions pour arriver à un transport complètement décarboné, c’est notre principal argument auprès des producteurs. »

     

    « On ne peut pas se comparer aux autres navires, c’est dérisoire, la quantité qu’on peut avoir dans un voilier. C’est l’équivalent de quatre conteneurs. Les supercargos ont des milliers de conteneurs. L’idée, c’est de donner l’exemple », ajoute-t-il.

     

    Le projet bénéficie notamment du soutien du ministère des Transports du Québec, sous forme d’une subvention, qui souhaite explorer « cette solution décarbonée » et ouvrir la voie à d’autres expériences similaires. Rappelons que, dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat, le Québec s’est engagé à réduire ses émissions de GES de 20 % de 2014 à 2020.

     

    Cinq allers et retours de l’Avontuur sont déjà prévus jusqu’à la fin 2019. L’embarcation doit notamment se remplir de produits du Québec — tels que du sirop d’érable, des blousons en fibre naturelle, des sacs en cuir — pour faire la route inverse vers la France d’ici la fin du mois. Ils seront vendus dans une boutique éphémère du Marais, à Paris, du 1er au 24 décembre.

     

    Conscience environnementale

     

    Aux yeux d’Emmanuel Guy, professeur au Département des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Rimouski, une telle initiative peut remporter un certain succès auprès des entreprises ayant déjà à coeur de réduire leur empreinte environnementale. « Ils utilisent déjà des matières et produits locaux, c’est une suite logique que de vouloir un transport vert pour les importer. » Difficile d’imaginer des entreprises de sel de déglaçage ou de pétrole se lancer dans une telle aventure par contre.

     

    Il voit même dans ce mode de transport une valeur ajoutée lors de la mise en marché. « Ça donne une histoire à raconter en vendant le produit, c’est romantique, un voilier, c’est nostalgique, et ça montre la prise de conscience de l’entreprise. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Presque deux mois auront été nécessaires pour relier les deux continents au moyen de ce transport «vert».
     

    Pour Jean-François Michaud, porte-parole du Cirque du Soleil — qui participe au projet en important des textiles de France pour confectionner ses costumes —, la volonté d’être une « entreprise responsable » a été plus forte que la contrainte de temps. Certains fournisseurs français étant en vacances au mois d’août, la compagnie devait prévoir dès juillet ses commandes de tissus.

     

    « Ce projet s’inscrit à 100 % dans notre vision voulant que tout le monde doive participer aux efforts pour réduire les gaz à effets de serre. Ça doit passer par la manière de revoir nos modèles de production. […] On sait qu’on est face à un problème mondial, tous les citoyens sont appelés à participer à cet effort collectif », indique M. Michaud, soulignant que le Cirque du Soleil n’hésitera pas à recommencer l’expérience pour donner l’exemple.

     

    Le ton est plus nuancé du côté de la SAQ, qui attendait toute une cargaison de champagne. « Est-ce qu’on pourrait faire ça à chaque occasion ? Peut-être pas. Ça demande beaucoup d’organisation pour évaluer le temps et prévoir la possibilité d’un retard de livraison sans qu’il y ait d’impact », reconnaît la porte-parole de la société d’État, Linda Bouchard.

     

    De son côté, Portfranc compte bien profiter d’ici quelques années du développement des technologies appliquées au milieu du transport maritime pour faire concurrence aux navires et répondre aux attentes de rapidité du milieu « Des supervoiliers sont en construction en Europe, ils vont traverser aussi rapidement que les cargos traditionnels grâce aux innovations et aux nouvelles technologies. »

     

    D’autres solutions ?

     

    « Soyons francs, si on veut vraiment réduire les GES liés à notre consommation, ce serait mieux, à la base, de ne pas consommer de produits qui viennent d’Europe, surtout si on en fait ici et qu’on peut s’en passer », soutient Emmanuel Guy.

     

    Il recommande plutôt de réduire le nombre de véhicules sur les routes pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Le professeur rappelle qu’un camion produit de deux à huit fois plus de GES qu’un navire — dépendamment de sa taille — pour une même destination donnée.

     

    Selon lui, les entreprises devraient plutôt miser sur le transport maritime sur le fleuve Saint-Laurent, à l’heure actuelle sous-utilisé, pour effectuer leurs livraisons sur de courtes distances au Québec.


    «Vert» de A à Z Une fois arrivés à destination, que ce soit au port de Montréal ou de La Rochelle, les produits doivent être acheminés aux clients. Et pour ne pas briser l’idée de transport 100 % sans pétrole, Portfranc fait affaire avec des entreprises proposant une livraison par camions entièrement électriques. Au Québec, c’est la compagnie lavalloise Nordresa, qui a développé une telle technologie depuis 2016. « Ça permet de penser de façon écoresponsable du premier au dernier kilomètre », explique Clément Sabourin, soulignant que les services de transport commerciaux tout électriques existent depuis plus d’une dizaine d’années en France.

     













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