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    Chronique

    À l’ombre de l’Owl’s Head

    On n’arrête pas le progrès

    La plus belle vue des Cantons-de-l’Est avec pignon sur le lac Memphrémagog et le mont Éléphant sur la gauche. La montagne Owl’s Head demeure un secret bien gardé qu’on s’apprête à développer dans l’indifférence générale.
    Photo: Développement Owl’s Head La plus belle vue des Cantons-de-l’Est avec pignon sur le lac Memphrémagog et le mont Éléphant sur la gauche. La montagne Owl’s Head demeure un secret bien gardé qu’on s’apprête à développer dans l’indifférence générale.

    Sur le quai de Knowlton Landing, en bordure du lac Memphrémagog, à l’ombre de l’Owl’s Head, deux pêcheurs taquinent l’achigan et la ouananiche en prenant une bière, réchauffés par la caresse d’un soleil sur son déclin. Bernard et Jean-Martin habitent tous deux le canton de Potton, dans les Cantons-de-l’Est.

    Bernard. Ça mord pas binbin. On va manger des sardines Brunswick pour souper! (rire)

     

    Jean-Martin. Ouin… (silence ponctué par le cri des bernaches qui s’envolent vers le sud). Hey! Ç’a l’air que l’entente est signée entre le vieux Korman et les acheteurs d’Owl’s Head; ma belle-fille travaille à la MRC et le projet semble aller de l’avant. La montagne va changer de main et d’allure. Ça va rester la plus belle vue des Cantons-de-l’Est, mais c’est pas une bonne nouvelle pour la tête du hibou.

     

    — C’est une bonne nouvelle pour le village! Ils ont parlé de 500 habitations en bas de la montagne. C’est l’équivalent de tout Mansonville en terme de population. Ça veut dire des jobs, un pub pour aller prendre notre bière, une pharmacie. Le maire était pas mal content!

     

    Que veux-tu… On a du récréotouristique à vendre et la montagne est déjà le terrain de jeu des riches depuis longtemps. Ça n’arrête pas de se construire. Le promoteur Gilles Bélanger veut la développer sur quatre saisons. Y’a pus rien à faire avec le ski alpin seulement, y’a pus de neige l’hiver, faut élargir l’offre. Pis le Vermont est à côté, ça va attirer les Américains.

     

    — Ils ont Jay Peak avec son parc aquatique pour ça. Tu me diras pas que c’est une bonne nouvelle pour la montagne! Bélanger est très intéressé par la marina qui vient avec Owl’s Head. Je l’ai entendu dire à Radio-Canada qu’il n’aurait pas regardé le projet cinq minutes sans l’accès au lac. Et il veut se servir du lac quatre saisons aussi!

     

    Ça gèle pus avant janvier avec le réchauffement climatique. Ils veulent faire un autre club de voile, un point d’escale pour les bateaux, et j’ai lu qu’il pensait à une centaine d’activités possibles sur la montagne. Cent! Moi, après la pêche, le ski de fond pis m’obstiner avec ma femme (rire), je vois plus trop ce que je peux faire.

    Votre bonheur ne s’arrête pas à la porte de votre jardin, il dépend de sources plus lointaines et de la qualité de vie dispensée par les montagnes… Les montagnes doivent rester les refuges des sources de vie, des forêts, du mystère, de la découverte et de la liberté.
    Frédéric Back

    Un secret bien gardé

     

    — Le problème, Bernard, c’est qu’Owl’s Head, c’est pas Orford ou le Pinacle; peu de gens connaissent la montagne. Moi, j’ai milité contre le développement du Pinacle quand j’habitais Abercorn. C’est l’indignation des résidants qui a fait reculer les promoteurs et l’administration municipale en faveur d’une station de ski et d’un golf.

     

    Et c’est comme ça que la Fiducie foncière du mont Pinacle est née. À Orford, tu as le parc national qui protège la montagne et la station de ski qui est administrée par la MRC avec le golf. Ici, à Owl’s Head, la famille Worthen a assuré la protection de 94 hectares de la montagne et accordé, il y a quatre ans, une servitude à Conservation de la nature Canada, une ONG. Korman aurait pu opter pour ça ou vendre ses 1300 acres à la MRC.

     

    — Ouais… Il aurait fait pas mal moins d’argent qu’au privé! Les investisseurs parlent de mettre 200 millions sur 10 ans et de 20 millions à court terme. Le chalet tombe en ruine, les remonte-pentes font de l’arthrite. Il était temps que Korman vende.

     

    — À 87 ans, tu choisis ce que tu laisses en héritage : de l’argent ou un nom. Moi, je préfère laisser une vision. Ma belle-fille me dit que la MRC n’a même pas pensé faire une offre pour Owl’s Head; la population n’est pas suffisamment mobilisée. Cette transaction se fait en l’absence d’opposition. Même les jeunes s’en sacrent. Imagine, on leur fait miroiter des parcours de ski avec réalité augmentée.

     

    — Faut ben les sortir de derrière leurs écrans. Tu devrais voir mes petits-fils. Ça leur prend des bébelles, sinon, la nature, ils trouvent ça plate. On n’arrête pas le progrès JM…

     

    — J’espère qu’ils vont leur mettre des chevreuils Pokemon aussi. C’est sûr que la tendance est aux spas, aux piscines à vagues pis au bruit. Du silence comme cet après-midi, ici sur le quai, mon Bern, ça va devenir plus rare que la truite au bout de ta ligne. Ça sera pas bon pour le poisson, en tout cas. Plus de bateaux, plus de monde, plus de bruit, plus de pollution atmosphérique, aquatique, lumineuse, sonore.

     

    — Ils parlent de mettre des éoliennes et des panneaux solaires dans le projet. Ils veulent faire ça carboneutre. Le promoteur roule même en Tesla! Il doit être contre la chasse aux écureuils, hahaha.

     

    — T’es naïf. C’est des beaux mots à plaquer sur un projet en 2017 et ça permet son acceptabilité sociale. Faut voir dans le concret. Je me suis renseigné pour installer des panneaux solaires sur ma maison; ils sont fabriqués en Chine et avec nos hivers, ça ne tire pas assez de jus. Si tu calcules la durée de vie des panneaux et au prix de notre électricité « propre » — elle est pas produite avec du charbon —, c’est pas rentable. En plus, faut les déneiger!

    Et le clapotement des moyeux et des jantes / Emplit d’une rumeur marine les forêts / Où circule un relent de mares croupissantes
    Alfred DesRochers, «À l’ombre de l’Orford»

    S.O.S. Owl’s Head

     

    Bernard termine sa bière pensivement tandis que Jean-Martin rumine en envoyant un texto à sa femme.

     

    — Je vas lui dire de faire des pâtes! Ça mord pas pantoute… (petit clapotis et émoticons en coeur). Il n’y aura pas d’S.O.S. Owl’s Head, je te le dis! L’économie prend encore le dessus sur l’écologie. Mais on n’a même pas atteint nos cibles de protection du territoire au Québec. On n’est pas à 10 % et on devrait être à 17 % d’ici 2020. C’est ma belle-fille qui me l’a dit.

     

    — Ben moi, j’habite à côté de la réserve naturelle des Montagnes-Vertes, 68 kilomètres carrés de terres privées protégées à vie! C’est tranquille…

     

    — Oui, et il faut protéger nos joyaux. Mon grand-père s’est fait expatrier de Cap-des-Rosiers quand le fédéral a décidé d’aménager le parc Forillon. C’était une mauvaise nouvelle pour les Gaspésiens, mais ils auraient fini par vendre aux Américains et on aurait perdu toute la pointe du littoral. La nature, une fois qu’on l’a abîmée, c’est irréversible, ou alors ça prend du temps. (Silence de mouche qui vole)… Pis si les promoteurs avaient décidé de faire leur projet à côté de chez vous, dans les montagnes Vertes, tu ferais quoi?

     

    — Ben là! C’est pas pareil! Chez nous, les arbres ont le droit de vote!


    (Mes remerciements à Lisette Maillé, présidente du Comité consultatif en développement durable à la MRC de Memphrémagog, au Dr E, enverdeur de Potton, et à Monsieur X, pêcheur sur le quai de Knowlton Landing, pour leurs lumineuses et généreuses contributions.)
    Appris dans Le reflet du lac qu’un chemin de « Compostelle » est à l’essai au départ de l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac et qui fera une boucle de 155 kilomètres en passant par le canton de Potton, Saint-Étienne-de-Bolton et Eastman. Le circuit de l’Abbaye sera effectif dès juin 2018. Pour marcheurs en quête de jolis paysages et de recueillement durant une dizaine de jours à l’ombre de l’Orford et de l’Owl’s Head.

    Aimé cet article qui nous explique pourquoi notre cerveau ne peut pas concevoir les changements climatiques à long terme. Le présent est plus tangible que le futur distant, malgré les inondations et les feux de forêt, et nous ne votons pas en tenant compte de ces catastrophes « ponctuelles ». Bref, l’enjeu planétaire est trop immense pour notre petite cervelle.

    Remarqué que le National Geographic a retenu la photo du mont Owl’s Head faisant face à l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac pour la couverture d’un livre consacré au Québec, à paraître au printemps prochain. L’auteur et photographe Mathieu Dupuis parcourt la Belle Province, mais la photo frontispice est déjà choisie.

    Catherine et Liliane restent dans la confidence Mon plaisir coupable ces temps-ci? Elles sont françaises, secrétaires perruquées de la rédaction au Petit Journal (Canal +) et jouées par Alex Lutz et Bruno Sanches. Je les adore, surtout lorsqu’elles s’expriment sur l’actualité internationale, Kim Jong-un, les femmes qui passent leur permis de conduire en Arabie saoudite ou la Catalogne. Elles règlent des problèmes complexes en moins de deux minutes dans leurs clips-confidences. Du Marc Labrèche pour amateurs de verve parisienne. 












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