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    Chronique

    Lettre à une nullipare âgée «bis»

    Pourquoi mettre un enfant au monde, d’ailleurs?

    Une mère s’arrache les entrailles et donne le meilleur jusqu’au désespoir dans cet acte qui dépasse de loin le débit et le crédit, le retour sur investissement et la case monoparentale.
    Photo: iStock Une mère s’arrache les entrailles et donne le meilleur jusqu’au désespoir dans cet acte qui dépasse de loin le débit et le crédit, le retour sur investissement et la case monoparentale.
    Chère toi,
     

    Tu ne veux pas d’enfant et je saisis l’ampleur du dilemme qui te ronge. D’un côté, l’horloge biologique, l’amour — peut-être pas pour toujours —, la société qui t’indique la voie royale à emprunter, ton propre besoin de trouver un sens à ta féminité ; de l’autre, les iniquités, cette phrase qui revient en boucle sur les réseaux sociaux cette semaine, après quelques attentats, et non des moindres : « Le monde est fou. » Toutes les raisons sont bonnes pour ne pas mettre un enfant de plus dans ce monde qui n’a rien d’une matrice réconfortante.

    Photo: iStock Une mère s’arrache les entrailles et donne le meilleur jusqu’au désespoir dans cet acte qui dépasse de loin le débit et le crédit, le retour sur investissement et la case monoparentale.

    Aujourd’hui, 6 octobre, je célèbre le 14e anniversaire de mon B, ce jour dont je n’ai oublié aucun instant. Un film muet tourne dans ma tête depuis. Par un hasard transgénérationnel que j’ai renoncé à m’expliquer, c’est également l’anniversaire de ma mère. Et chaque 6 octobre me replonge dans un état de fierté et de culpabilité, celle d’avoir cédé à un instinct mâtiné d’égoïsme et de candeur. J’ai peur pour lui, peur pour l’avenir et peur de l’abandonner en route. C’est le lot de tous les parents : l’inquiétude.

     

    C’est peu dire que mon féminisme s’est enflammé avec la poussée de mon ventre gravide. J’ai même réclamé la moitié du coût de mes vêtements élastiques « adaptés » au père de mon B jadis. C’est un détail, mais c’est bien la seule chose que je pouvais partager à égalité. On pourrait s’attarder longuement à cette particularité biologique qui s’inscrit en porte-à-faux avec les attentes, les motivations profondes du milieu du travail et entrave encore la grande marche du progrès qui s’embarrasse peu de la relève.
     

    Tu liras le nécessaire essai de la journaliste Marilyse Hamelin, Maternité, la face cachée du sexisme, qui vient d’être publié. Elle scrute courageusement tous les angles. Son « plaidoyer pour l’égalité parentale » est truffé de vérités qui font mal. Il a été écrit par une nullipare, et c’est tant mieux. Une mère ne peut pas se permettre ce genre d’ouvrage sans écorcher un peu sa « religion » au passage. Une mère, c’est bien connu, se révèle dans le dévouement et l’émerveillement quotidien, renouant avec la partie la plus éblouissante de son être : son enfant.

     

    Une mère s’arrache les entrailles et donne le meilleur jusqu’au désespoir dans cet acte qui dépasse de loin le débit et le crédit, le retour sur investissement et la case monoparentale (ligne 361 de la déclaration de revenus — un cadeau de 1340 $). Merci pour elles.

    Les mères consentent. Elles ont été préparées toute leur vie à exercer ce rôle attendu d’elles, celui dans lequel elles espèrent enfin trouver une reconnaissance sociale.
    Marilyse Hamelin, « Maternité, la face cachée du sexisme »

    Conditionnement et injustice

     

    On peut regarder la maternité à travers le prisme qu’a privilégié Marilyse Hamelin, soit les inégalités inhérentes au rôle souvent ingrat et à la charge (mentale, physique, sociétale et même atavique) d’être mère. Non, il n’y a aucune justice, même si on tente depuis quelques années d’ajuster le tir officiellement. Je n’ai même pas eu droit au congé parental ; c’est encore tout récent.

     

    À peu près tous mes choix de vie ont été orientés en fonction de mon B depuis 15 ans, depuis ce + apparu dans une fenêtre. Mais on ne peut pas comparer les plus et les moins. Comment mettre dans la même balance une dépression prénatale et l’amour inconditionnel ? Comment regretter tous ces projets refusés, ce compte de banque moins garni que le REEE de mon B, en regard de l’homme qu’il est devenu et qui me dépasse déjà d’une demi-tête ? Impossible.

     

    Et c’est là que le bât blesse ; la grille d’analyse comptable ne tient jamais bien longtemps devant le sourire d’un enfant, face à sa confiance, son innocence à laquelle nous nous accrochons comme des damnés.

     

    Mon rôle, je le porte du mieux que je peux. Mon mari — père de quatre adultes — me gronde, j’en fais des tonnes à ses yeux : « Tu ne lui rends pas service. » Il a sûrement raison. C’est un homme ; il n’a pas été conditionné de la même façon, ne souffre pas de perfectionnisme domestique et n’a pas remarqué le magazine Guide de survie pour mamans à l’épicerie. Je l’ai acheté pour voir comment les jeunes mères s’en sortent.

     

    Les titres et les photos te coupent toute envie de faire un enfant. On dirait Les Simone qui rencontre La galère : « Votre couple survivra-t-il ? » ; « Mission impossible ? La conciliation travail-famille-épanouissement » ; « Terrible 2 et Fucking 4. Mon enfant, ce monstre » ; « Ces papas qui ne désirent plus la mère de leur enfant — après avoir assisté à l’accouchement » ; « Ma vie depuis que je ne dors plus » ; tout le magazine est à l’avenant. Et ça s’adresse à qui ? À nous.

    Mères absentes, mères manquées, mères battues et mères battantes, vers une même dérive lente. Avec la lune qui pleure sur leurs têtes.
    Pierre Gagnon, « Moustache »

    Mère Courage ou Mère Naufrage

     

    J’ai appris beaucoup dans cette aventure fondamentale qui m’inscrit dans le cycle naissance-vie-mort. J’ai saisi des choses sur mon humanité, mes limites et mon amour parfois épuisable, le don, le pardon et le dépassement de soi (eh oui !), la patience, l’intimité profonde, le lâcher-prise et les deuils inhérents à chaque étape.

     

    C’est l’expérience la plus déstabilisante de mon existence humaine. Non, je ne pense pas que notre société nous aide beaucoup, nous traînons un héritage patriarcal bien établi et nous devons souvent maquiller notre maternité et feindre la béatitude d’une Vierge de plâtre.

     

    Oui, nous en faisons trop. Au risque de nous faire reprocher de ne pas en faire assez. « C’est un beau catch 22 quand on y pense, toutes ces injonctions à devenir la mère parfaite pour ensuite se faire reprocher d’être contrôlante, vous ne trouvez pas ? C’est ce qu’on appelle couramment une injonction paradoxale ou double contrainte, en bon français », souligne Marilyse.

     

    Des jeunes femmes de 20 ans se confient à mon mari à l’université, ses étudiantes en environnement surtout, et avouent ne pas vouloir mettre un enfant au monde en regard de la dégradation et du futur de notre planète. Si j’estimais farfelue cette hypothèse de dénatalité jadis (mes excuses à l’auteur et philosophe Martin Gibert), je la trouve très justifiable aujourd’hui. Le cadeau de la vie n’est peut-être plus un « cadeau ».

     

    Tout ce que je sais, au final, c’est qu’on traverse cette vie et qu’elle nous traverse aussi. C’est ça, un enfant : juste la Vie qui nous fait du rentre-dedans. Et elle ne nous demande pas notre avis.

    Retrouvé Lettre à une nullipare âgée que j’ai écrite il y a 12 ans… Mêmes enjeux, autre façon de le dire. Ça fait toujours drôle de se relire en tant que « jeune » mère.

    Savouré chaque ligne du roman Moustache de Pierre Gagnon (5-FU, notamment). Ces courtes vignettes sous forme de récit parlent de la mère du narrateur, une autochtone qui fait le ménage dans une école. C’est poignant d’amour filial et de petites vérités ordinaires serties de la sensibilité lucide de l’auteur.

    Aimé le magazine papier Planète F qui porte sur « Le temps ». Marilyse Hamelin y signe un article intitulé « L’inaccessible égalité parentale ». J’ai aussi appris dans « Dépression prénatale, la grande oubliée » qu’une femme sur dix sombre dans la dépression antepartum et les chiffres seraient bien en deçà de la réalité. Aussi, j’ai trouvé sur le site Web de ce magazine intelligent destiné à la famille (et aux pères !) un article sur un nouveau jeu de société pour sensibiliser les jeunes aux ITSS : « Attrapez-les toutes ! » Au Québec, les cas déclarés de gonorrhée ont augmenté de 90 % depuis 2010. Cadeau d’anniversaire d’ado ?

    Adoré écouter l’auteure (et mère) Fanny Britt à Plus on est de fous, plus on lit !, la semaine dernière, sur la façon de s’affranchir de la pression sociale. Juste pour cette phrase : « Comment comprendre qu’une femme qui écrit sur sa mère fait de l’autofiction alors qu’un homme qui écrit sur son père décrit l’humanité », ça vaut le coup de prendre dix minutes.

    Feuilleté la dernière édition papier d’Urbania, « Nos parents », la parentalité sauce trash. Un article sur le phénomène des MILF (Mother I’d Like to Fuck) dans la porno m’a accrochée. Extrait : « Gang, fantasmez-vous vraiment sur la MILF ? La réponse est unanime : oui, mais seulement à cause de la maturité. Rien à voir avec la maternité. » Me voilà rassurée, je vais retourner écouter Dalida et mettre « un peu plus de noir sur mes yeux ».

    Les raisins de la colère Tous mes sens ont été interpellés par le dernier film de Cédric Klapisch, Retour en Bourgogne (titre original : Ce qui nous lie). La famille, le patrimoine, le deuil, la transmission, la solidarité entre frères et sœurs, le temps, les saisons, les passions, la mémoire sensorielle et affective : tant de pistes sont explorées à travers les vendanges et célèbrent aussi le métier de vigneron. Entre rires et larmes, je n’ai pas boudé mon plaisir. Ça donne envie de s’offrir un 1er cru en sortant.

    Et pour rire encore un peu : des vendanges naturistes en Auvergne… la grappe à l’air. Pas pour les frileux !













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