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    Des Idées en revues

    Naissance du droit sado-libéral

    26 septembre 2017 | Dany-Robert Dufour - L’auteur est philosophe. Il a notamment publié «La cité perverse. Libéralisme et pornographie». | Actualités en société
    Le «concept d
    Photo: Gearstd Getty Images Le «concept d"autonomie personnelle" comporte des effets pervers pouvant contaminer non seulement le droit privé, mais toutes les formes de droit», décrit l'auteur.

    Dans la mesure où cette notion est de plus en plus invoquée dans le discours juridique, je voudrais interroger ici un « droit de l’homme » émergent qui entend se fonder sur le concept d’« autonomie personnelle ». S’il faut interroger ce terme, de même que la conception du droit qui le soutient, c’est justement parce qu’il paraît insoupçonnable : il est en effet souvent mis en relation avec un approfondissement de la condition démocratique, lequel implique l’autonomie des acteurs et le développement de l’initiative personnelle […]

     

    Pour commencer, je prendrai l’exemple de ce concept d’« autonomie personnelle » tel qu’il apparaît dans une affaire portée devant la Cour d’Anvers, au début des années 2000. L’affaire n’est pas banale : un médecin et un magistrat belges sont poursuivis pour coups et blessures à l’encontre de la femme du second lors de séances sadomasochistes. Les faits ont été établis après que furent découvertes des cassettes vidéo tournées dans un club spécialisé sous le coup d’une enquête judiciaire, où avaient lieu les parties fines […]

     

    Après leur condamnation par la Cour d’Anvers à des amendes assez légères et à des peines de prison avec sursis et après le renvoi de leur pourvoi en cassation, les accusés (spécialistes l’un du droit, l’autre du corps) saisirent la Cour européenne des droits de l’homme pour lui demander de se prononcer sur l’ingérence de l’État dans leur vie privée.

     

    Dans un jugement rendu le 17 février 2005, la Cour européenne rétorqua aux requérants que leurs pratiques étaient tellement violentes qu’ils ne pouvaient ignorer les risques de poursuite et elle reconnut que les sanctions étaient proportionnées (or elles étaient légères), mais elle constata en revanche qu’il y avait bien eu ingérence dans leur vie privée. À noter que la Cour ne prenait pas en considération le fait que le magistrat avait constitué un circuit marchand à partir de ces activités extrêmes puisqu’il revendait les cassettes des séances montrant son épouse maintes fois violentée. À noter aussi que ces documents la montraient souvent consentante, mais que, dans certaines vidéos, elle suppliait parfois ses partenaires d’arrêter leurs « jeux ».

     

    Pour se prononcer sur cette notion d’ingérence dans la vie privée et finalement la rejeter au profit des accusés, la Cour invoquait un nouveau droit : l’« autonomie personnelle » : « Le droit à disposer de son corps est une partie intégrante de la notion d’autonomie personnelle ». La Cour européenne en explicitait le contenu en précisant que c’est « [l]e droit d’entretenir des rapports sexuels et de disposer de son corps […] jusqu’à s’adonner à des activités perçues comme étant d’une nature physiquement ou moralement dommageables ou dangereuses pour sa personne ».

     

    On voit […] ce vers quoi ce « droit » peut mener : vers la justification juridique d’un univers libéralo-sadien. « Libéral » puisque tout désir, même extrême, doit pouvoir devenir droit et « sadien » parce que l’instrumentalisation totale de l’autre est alors possible […]

     

    [I]l faut se demander si une partie du droit actuel, bien loin de se poser comme garant qui contre le plus-de-jouir, ne se trouve pas lui-même déporté vers un droit postmoderne caractérisé par l’acceptation, voire même la validation, de l’abus de jouissance. La question est d’autant plus légitime que le terme de jouissance est aussi un concept juridique : la jouissance renvoie en effet à des notions définissant le droit de propriété et impliquant donc la pérennité du bien. On peut donc se demander si le droit moderne, qui s’opposait au plus-de-jouir, ne subit pas […] une torsion considérable se traduisant par une exhortation à la jouissance excessive […]

     

    Des effets pervers

     

    Ce concept d’« autonomie personnelle » comporte des effets pervers pouvant contaminer non seulement le droit privé, mais toutes les formes de droit, par exemple le droit du travail puisque alors plus rien ne peut s’opposer à ce qu’un employeur embauche un manoeuvre acceptant de travailler sans mesures de sécurité pour un salaire deux fois moindre dès lors que cet « esclave salarié » aura personnellement consenti à ces conditions […]

     

    Or, manifestement, ces formes se développent. On ne peut donc exclure que cela favorise, sous couvert d’autonomie personnelle, l’entrée dans une nouvelle forme de totalitarisme. Un vrai totalitarisme en tant qu’il est appelé à régler toute la vie des individus — de la vie privée à la vie sociale, dont le travail. Et cependant une forme nouvelle parce que ce totalitarisme se présente désormais, au contraire des anciens qui étaient tyranniques, comme anti-autoritaire. Il faudrait en somme que les individus veuillent librement ce qui pourrait les aliéner le plus […]

     

    Il n’est donc pas étonnant dans ces conditions que le droit actuel tende à entériner la domination du nouveau maître, le Marché. Lequel est soutenu par la prolifération des petits récits égotiques qui accompagnent l’extension, dans toutes les sphères de la vie, de ce Marché total. Lequel est devenu une instance qui promet d’offrir constamment à chacun tout objet manufacturé, tout service marchand, tout fantasme produit par les industries culturelles, afin de satisfaire toutes les appétences, quelles qu’elles soient. Partout, donc, la jouissance se trouve à l’ordre du jour : on est passés d’une nécessité de contrôle des passions et des pulsions à l’obligation de leur libération —, c’est aussi cela, le néo-libéralisme. C’est pourquoi on peut parler du tournant libidinal du capitalisme.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, septembre 2017, no 317.













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