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    Idées

    Les médias: une tribune essentielle pour l’utilisation quotidienne d’un langage non sexiste

    23 septembre 2017 | Audrey Simard - Montréal | Actualités en société
    La langue n'est pas immuable, nous pouvons la changer, comme nous avons la possibilité, collectivement, de transformer un monde que nous considérons comme injuste, souligne l'auteure. 
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La langue n'est pas immuable, nous pouvons la changer, comme nous avons la possibilité, collectivement, de transformer un monde que nous considérons comme injuste, souligne l'auteure. 

    Le texte de Patrick Moreau, intitulé « Paradoxe et impasse du discours sur la féminisation », publié dans Le Devoir du 22 septembre, appelle à la nécessité de recentrer le débat autour d’une plus grande inclusion du genre féminin dans le discours, car ce texte détourne et délégitime les arguments à la base de cette revendication féministe.

     

    La langue est le reflet de la société, elle l’accompagne et marque son évolution. Elle n’est donc pas immuable, nous pouvons la changer, comme nous avons la possibilité, collectivement, de transformer un monde que nous considérons comme injuste. Alors, à celles et ceux qui pensent, à l’instar de l’Académie française, que la féminisation est une entorse à la règle grammaticale établie depuis des centaines d’années, stipulant que « le masculin l’emporte sur le féminin », répondons qu’il est essentiel de remettre en question cette convention rigide et désuète qui a pour effet de nier l’existence des femmes.

     

    Dans son texte, M. Moreau refuse clairement de reconnaître que cette règle est justement le résultat concret de l’idéologie sexiste, choisissant plutôt de parler du « sexisme supposé » et du « caractère prétendument sexiste de la langue ». Or, dans les faits, cette règle du « masculin l’emporte sur le féminin » a été établie il y a près de 400 ans par des hommes ouvertement misogynes, notamment le grammairien Claude Fabre de Vaugelas qui, en 1647, affirma que « le masculin est le genre le plus noble », suivi de Nicolas Beauzée qui, dans sa grammaire générale de 1767, déclare que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».

     

    Argumentaire antiféministe

     

    On constate aussi que M. Moreau tente de ridiculiser la pertinence d’inclure davantage les femmes dans la langue française, utilisant des arguments fallacieux qui appellent au maintien d’un statu quo pourtant injustifiable, tentant à plusieurs reprises de miner la crédibilité de cette revendication, la qualifiant de « dangereuse lubie », d’« accusation de sexisme lancée contre la langue » et allant même jusqu’à affirmer que l’utilisation d’un langage plus inclusif du genre féminin menace « d’inverser le sexisme supposé de la langue » et qu’« il apparaît clairement qu’il en résulte une nouvelle règle grammaticale qui fait tout simplement prévaloir dorénavant le féminin sur le masculin ».

     

    Comme si le fait de proposer des solutions afin d’inclure davantage les femmes dans le discours menaçait l’existence même des hommes ! Voilà un argumentaire antiféministe vieux comme le monde, cherchant à faire croire que les luttes féministes visent à inverser le sexisme au détriment des hommes. M. Moreau ajoute même que la féminisation est une « visée utopique », menaçant « une langue qui a tout intérêt, au contraire, à demeurer commune ». Mais en quoi une langue est-elle commune si elle refuse de reconnaître l’existence de 50 % de l’humanité ? On entend ici un refus catégorique de partager un privilège jusqu’à ce jour réservé aux hommes : celui d’exister dans la langue.

     

    Les résistances entourant la féminisation des propos et des écrits démontrent clairement qu’elle soulève des enjeux d’ordre politique. Tel que l’a mentionné l’autrice Louky Bersianik, « le patriarcat n’existerait pas comme il existe si on avait donné une place aux femmes dans la langue ». Pas étonnant que tant d’obstacles aient été érigés — et continuent visiblement de l’être — pour bloquer l’avancement de cette lutte contre le sexisme dans la langue française. Or, comment peut-on, en tant que société soi-disant progressiste se vantant à l’international de refuser les inégalités et les discriminations, continuer à appliquer cette règle grammaticale sexiste ? Soyons cohérentes et cohérents avec les principes égalitaires que nous prétendons porter, afin qu’ils se concrétisent dans notre reconnaissance de l’apport, de l’engagement, de l’implication active et essentielle des femmes dans notre société. Car, dans une société véritablement égalitaire, « non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! » comme l’a si bien dit l’historienne Éliane Viennot.

     

    Pas un choix neutre

     

    Choisir le genre masculin pour inclure à la fois les hommes et les femmes n’est pas un choix neutre : exclure les femmes de nos propos et écrits a un impact direct sur les personnes qui nous écoutent et nous lisent. Car comme l’a souligné Agnès Callamard, « seul ce qui est nommé existe ». Loin d’être un fardeau, la féminisation apporte richesse et exactitude à la langue française. Notre langue est un moyen de nommer la réalité et les mots que nous choisissons expriment notre vision du monde. Pour Céline Labrosse, linguiste et autrice, « les mots les plus anodins sont porteurs de sens, les sens renvoient à des images, à des valeurs, à des attitudes et à des comportements, et ces comportements ont été créés et façonnés par la société ».

     

    Cet essentiel débat autour d’un langage non sexiste devrait amener les médias (notamment la revue Argument, dont M. Moreau est le rédacteur) à s’interroger sur leur responsabilité quant au fait d’inclure les femmes, au même titre que les hommes, dans les communications. En effet, de par leur pouvoir d’influence lié à l’immense tribune dont ils disposent pour faire circuler des idées, les médias ont certainement la responsabilité de se prévaloir, tout comme plusieurs autres institutions québécoises l’ont déjà fait (universités, associations syndicales et étudiantes, organismes communautaires), d’une politique visant un langage plus inclusif. Car comme l’a si bien formulé Agnès Callamard, militante pour les droits de la personne : « Il y a des mots qui expriment le pouvoir d’exclure, d’autres la volonté d’inclure. »

     

    Encore aujourd’hui, les lectrices et auditrices des différents médias québécois auraient tout à fait raison de ne pas se sentir interpellées et concernées, tant il est rare que l’on s’adresse à elles en daignant inclure le genre féminin. Or, c’est dans un objectif d’égalité réelle, de justice sociale et d’inclusion qu’il semble nécessaire qu’un sérieux effort en ce sens soit effectué par l’ensemble des médias. Non seulement parce que les femmes composent la moitié de l’humanité, mais aussi parce qu’elles en sont partie prenante ! Féminiser nos propos et écrits, c’est un minimum d’effort pour reconnaître l’existence de plus de 50 % de l’humanité ! Au tour des médias d’enfin suivre la voie depuis longtemps ouverte par des militantes féministes et leurs allié-e-s, en assurant une représentation équitable des femmes et des hommes dans leurs communications.













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