Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Idées

    Les profits du cannabis: manne financière pour les gouvernements ou pour les producteurs licenciés?

    22 septembre 2017 | Line Beauchesne - Professeure titulaire au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa | Actualités en société
    Le gouvernement doit récupérer la distribution du cannabis à des fins récréatives et thérapeutiques sur le modèle de la SAQ.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le gouvernement doit récupérer la distribution du cannabis à des fins récréatives et thérapeutiques sur le modèle de la SAQ.

    Dans l’élaboration d’une stratégie québécoise de distribution du cannabis, il y a une pièce importante de l’échiquier — les producteurs licenciés de cannabis thérapeutique — qu’on ne semble pas vouloir voir. C’est inquiétant. Les coûts afférents à toute l’infrastructure nécessaire pour assurer la qualité et la traçabilité des produits, de même que l’obligation de jeter les stocks invendus en fin d’année, ont fait en sorte que seuls les acteurs économiques dont les capitaux étaient assez importants pour absorber ces coûts ont pu obtenir des licences. Le modèle commercial privilégié par ces producteurs est celui des compagnies pharmaceutiques. Un site Web convivial permettant aisément les liens avec des médecins qui déterminent rapidement si la prescription du patient pour les symptômes annoncés par un professionnel de la santé se qualifie pour un usage des produits du cannabis.

     

    S’il est nécessaire de reconnaître les bienfaits thérapeutiques du cannabis pour plusieurs personnes et le droit d’y avoir un « accès raisonnable » comme prescrit par les jugements des tribunaux, le système actuel a amené la présence d’une puissante industrie qui, comme toute industrie, vise la croissance des profits.

     

    Ainsi, il n’est pas étonnant que la multiplication des patients/clients de ces producteurs soit exponentielle, comme l’indiquent les données trimestrielles de Santé Canada du 1er avril 2017 au 30 juin 2017 (cinq trimestres) sur les producteurs autorisés. Concernant le nombre de kilos vendus de cannabis séché, il est respectivement de 4037 kg, 4773 kg, 5134 kg, 5836 kg et 5896 kg pour ces trimestres, pour un total de 25 676 kg pendant cette période. Concernant le nombre de kilogrammes d’huile de cannabis vendu, il est respectivement de 1500 kg, 2420 kg, 4109 kg, 5673 kg et 6194 kg pour ces trimestres, pour un total de 19 266 kg pendant cette période. Enfin, le nombre de clients va en proportion, soit 75 166, 98 460, 129 876, 167 754, pour se terminer au 30 juin 2017 à 201 398.

     

    Le principal joueur

     

    Dans cette optique de profits, il était également normal que cette industrie fasse ce qu’il faut pour être le principal joueur sur le marché du cannabis à des fins non médicales, ayant déjà toute l’infrastructure Internet et de livraison à domicile (environ 100 000 livraisons à domicile sont effectuées chaque mois). Ce sera un succès. Dans la Loi sur le cannabis, les producteurs licenciés par Santé Canada seront les seuls à pouvoir produire le cannabis à des fins non médicales et le 25 mai 2017, le gouvernement allégeait la réglementation pour faciliter l’agrandissement de leurs installations et abolissait l’obligation de jeter le cannabis invendu. En date du 1er juillet 2017, l’inventaire des 58 producteurs autorisés était de 25 077 kg de cannabis séché et de 6713 kg d’huile de cannabis (Santé Canada).

     

    Selon les propos du député Joël Lightbound, secrétaire parlementaire de la ministre de la Santé, leur licence s’étendrait à la distribution (vente au détail) du cannabis à des fins thérapeutiques et récréatives à travers le Canada, même après le 1er juillet 2018, date d’entrée en vigueur de la Loi sur le cannabis. Ce maintien de la distribution chez les producteurs licenciés contredit le discours du gouvernement fédéral, soit que la production et la transformation des produits du cannabis sont de compétence fédérale, et que la distribution est de compétence provinciale. Cette distribution par les producteurs licenciés va non seulement priver le gouvernement du Québec de revenus considérables sur la vente des produits, mais va également affaiblir ses capacités de prioriser un modèle axé sur la santé publique.

     

    Rôle du gouvernement

     

    Le gouvernement du Québec doit récupérer la distribution du cannabis à des fins récréatives et thérapeutiques sur le modèle de la SAQ. Cela signifie faire des achats en bloc auprès des différents producteurs pour se négocier des bons prix, implanter un site Internet pour donner de l’information sur les produits et permettre la vente au détail aux particuliers de même qu’aux dispensaires (ou magasins) à des fins thérapeutiques et récréatives. Ce modèle signifie également que la vente au détail par Internet ou encore l’approvisionnement direct des dispensaires (magasins) sont interdits aux producteurs licenciés dans la province de Québec.

     

    Ce scénario inclut à la fois le cannabis à des fins thérapeutiques et à des fins récréatives, car une des principales difficultés qu’ont les États américains qui ont légalisé le cannabis est d’empêcher que des restrictions sur le marché récréatif n’entraînent un approvisionnement sur le marché thérapeutique, où il n’y a aucune limite d’âge, où les produits sont moins chers (taxation plus faible sur les produits thérapeutiques), alors que certains produits plus puissants ne se retrouvent que sur ce marché thérapeutique.

     

    Ce scénario est également important pour s’assurer de revenus qui permettront non seulement la recherche, la prévention, la formation des intervenants et la sensibilisation du public, mais aussi pour préserver les profits de la vente du cannabis dans les coffres de l’État. Un dispensaire (magasin) qui doit payer convenablement son personnel et son espace de vente ne pourra concurrencer les prix des producteurs licenciés dont le volume des ventes permettra des prix plus avantageux, quitte à les avoir plus bas le temps de fidéliser une nouvelle clientèle, comme tout bon marchand.

     

    En somme, il ne s’agit pas de conspuer les producteurs licenciés parce qu’ils recherchent le profit. Il s’agit de reconnaître le fonctionnement actuel du marché, la puissance des acteurs qui s’y retrouvent, et de se demander si le gouvernement du Québec saura récupérer les profits de la vente au détail du cannabis, revendiquant que la distribution est de compétence provinciale, ou les laissera en grande partie aux producteurs licenciés.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.