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    Libre opinion

    Quelle job de bras?

    15 septembre 2017 | Martine Delvaux - Professeure de littérature à l’UQAM et écrivaine | Actualités en société
    «40 ans après la révolution féministe, ne sommes-nous pas prêtes à passer à autre chose?» demande Mme Delvaux.
    Photo: «40 ans après la révolution féministe, ne sommes-nous pas prêtes à passer à autre chose?» demande Mme Delvaux.

    J’ai cherché, en lisant la chronique de Francine Pelletier (publiée le 13 septembre), de quelle job de bras il était question. On entend par job de bras, en bon québécois : faire un travail difficile, et aussi faire un travail qui n’est pas glorieux, que personne d’autre ne veut faire. Je me suis demandé, après avoir lu l’article, si la job en question, ici, était celle des femmes qui avaient dénoncé (ce que peut laisser entendre le titre) ou celle, plutôt, de la journaliste, avançant sur la place publique pour dire tout haut des choses qu’on préférerait ne pas entendre ? Par « on », je veux dire « les femmes », et plus précisément, « les féministes ».

     

    Pourtant, rien n’est dit ici qu’on n’ait pas entendu des milliers de fois dans la bouche de nombre de commentateurs le plus souvent sexistes, antiféministes ou carrément misogynes. Où se trouve, dès lors, la job de bras ?

     

    La chronique met en doute, encore une fois, les femmes qui accusent. On renvoie, aussi, pour défendre l’accusé, à l’expérience personnelle. Ainsi, le « Je connais Éric Tétrault » n’est pas sans rappeler certaines réactions au moment où Claude Jutra a été accusé, par-delà sa mort, d’agressions sexuelles, comme si le fait d’être journaliste et de connaître l’accusé pouvait être une garantie d’innocence.

     

    Enfin, les femmes qui dénoncent sont présentées comme des victimes se complaisant dans leur douleur, femmes fragiles incapables de « taper du poing sur la table » et de faire face aux hommes de pouvoir qui les entourent. Dénoncer et déposer une plainte en harcèlement équivaut, ici, à une forme de soumission, à une incapacité « d’aborder les choses d’égal à égal » (je note l’accord des mots au masculin) plutôt que d’y voir le choix d’en passer par le juridique pour essayer de changer les choses de façon systémique.

     

    Les fausses dénonciations

     

    Tout ça, je l’ai lu des dizaines de fois, sinon des centaines, sur nombre de tribunes. Que ce soit sous la plume d’une femme, féministe, a de quoi susciter ma colère, mais ce qui la suscite assurément, c’est le fait qu’à cette lecture critique des femmes qui dénoncent s’ajoute un commentaire sur les femmes et les féminismes d’aujourd’hui. 40 ans après la révolution féministe, ne sommes-nous pas prêtes à passer à autre chose ? À autre chose que de dénoncer, c’est-à-dire à cette autre chose qui consisterait à « se battre visière levée plutôt qu’en chuchotant ses doléances dans l’oreille d’un enquêteur ».

     

    J’en ai assez d’entendre toujours le même discours concernant les soi-disant fausses dénonciations, les victimes manipulatrices et les pauvres hommes dont la vie se trouve démolie (faut-il encore une fois refaire la liste des Clinton, Trump, Allen, et autres Sklavounos qui ont été, au pire épargnés, et au mieux, adulés ?). Mais j’en ai surtout assez de cette rivalité, énoncée à demi-mot, entre féministes de LA révolution féministe, et féministes d’aujourd’hui dont le texte laisse entendre qu’elles mènent une lutte inutile, qui n’est qu’une pâle copie de celle menée par leurs grandes soeurs. Féministes anachroniques. Féministes qui se rabattent sur des causes réglées depuis longtemps au lieu de sauter dans l’arène avec les garçons.

     

    Pourtant, on ne cesse de faire la démonstration que la violence envers les femmes et la violence sexuelle en particulier n’a pas régressé au fil du temps. Tout comme on ne cesse de dénoncer la prégnance de boys club dont il est presque impossible de faire partie, et dont on ne peut même pas rêver de les faire tomber en tant que structure fédératrice de notre société. Au lieu de défaire ces boys club et leur mode de fonctionnement, carré et abrasif, pour reprendre les mots choisis par Éric Tétrault lui-même pour qualifier son propre comportement, on nous dit plutôt qu’il faut apprendre à jouer comme eux. Est-ce donc dire qu’il nous faut apprendre à harceler ?

     

    La job de bras, ici, me semble d’avoir humilier les (jeunes et moins jeunes) féministes d’aujourd’hui, et la diversité des positions féministes qu’elles défendent, et de l’avoir fait au profit, encore une fois, de la réputation d’un homme, un seul au nom de tous.

     

    Tant que la job de bras consistera à s’adresser aux femmes pour les diminuer en tant que femmes dans cette société, victimes de harcèlement psychologique et sexuel et par le fait même systématiquement exclues des lieux de pouvoir, tant que ce sera ça, la job de bras, alors non, on ne pourra pas passer à une autre étape. Parce qu’il faut le dire : la job de bras, la vraie, ce serait de choisir de s’adresser à tous ces hommes qui continuent, bon an mal an, à abuser de celles qui travaillent avec eux. La vraie job de bras, ce serait d’aimer un peu moins ces hommes-là, et d’aimer un peu plus les femmes et les féministes.

     
    Réponse de Francine Pelletier


    Martine,

     

    La job de bras fait référence au fait qu’un homme a non seulement perdu sa place mais sa réputation à partir de simples allégations. Dans mon livre à moi, c’est grave. Il y a eu des plaintes formulées à l’égard d’Éric Tétrault, mais elles n’ont pas été retenues. Quiconque fouille ce qui s’est passé à Arcelor-Mittal comprend qu’il s’agit probablement de vengeance personnelle. La question du harcèlement psychologique, j’ai tenté de le démontrer, porte flanc à ce type d’abus. Mais parce qu’il s’agit d’un homme, un brin arrogant, c’est sûr, teinté par certaines accointances politiques en plus, il faudrait quand même l’accuser ? Parce que son histoire met en cause deux femmes, il faudrait absolument les croire ? La vertu serait toujours d’un seul côté ? Désolée, mais je ne marche pas dans ces ornières. Que ce soit les femmes, les autochtones ou tout autre groupe désavantagé, on n’avancera pas à coups de rectitude politique. Les femmes ont aussi parfois leurs torts. Mais il semblerait qu’on n’ait pas encore le droit de le dire.













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