Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Zeitgeist

    L’écho de la peur

    Éco-anxiété au coeur d’un ouragan

    Certains font de l’anxiété, d’autres en profitent pour s’amuser. Les catastrophes climatiques sont des territoires d”extrêmes. Ici, des enfants de Galveston, au Texas, après le passage de l’ouragan Harvey.
    Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Certains font de l’anxiété, d’autres en profitent pour s’amuser. Les catastrophes climatiques sont des territoires d”extrêmes. Ici, des enfants de Galveston, au Texas, après le passage de l’ouragan Harvey.

    J’ai ma valise d’urgence déjà prête, munie de brosses à dents, d’une lampe frontale, de brandy et d’une radio à manivelle. Le site preparez-vous.gc.ca conseille aussi d’avoir de l’argent comptant et un sifflet.

     

    J’ai ajouté une trousse de médicaments (je devrais prévoir des Ativan) et un petit livre des pensées de Marc-Aurèle, entre deux barres tendres. Je suis prête pour la fin du monde… depuis 11 ans.

     

    Je ne suis pas une survivaliste, qu’on se rassure, je fais de l’anxiété de façon épisodique. Parfois, elle est reliée à un événement particulier, parfois non. Les Anglos appellent ça de la free floating anxiety, de l’angoisse flottante, un sentiment d’oppression entre le ventre et la gorge, situé entre le malaise postmoderne et la « panique à bord » reptilienne.

     

    Une personne sur quatre connaîtra un épisode anxieux intense au cours de son existence. Une sur 10 vit avec un trouble anxieux qui mine son quotidien, un problème plus répandu que la dépression.

     
    La peur aiguise les sens. L’angoisse les paralyse.
    Kurt Goldstein
     

    Et, malheureusement, on hérite souvent de cette pathologie de ses parents, par mimétisme et contagion, ou même par le sperme, ai-je appris cet été !

     

    Parfois, l’anxiété est reliée à un événement : la vie. Et lorsque les mauvaises nouvelles se disputent notre attention et minent notre sentiment de sécurité ici-bas, le niveau de l’eau monte dans l’anxiomètre.

     

    Prenons au hasard deux ou trois ouragans destructeurs — Harvey, Irma et José —, un tremblement de terre de magnitude 8,2, des essais nucléaires pour se divertir le dimanche, un attentat terroriste à Barcelone, des manifestations violentes et antisémites, tout en fixant les poches sous les yeux d’Anderson Cooper à CNN. Les experts climatiques parlent de « nouvelle normalité », rien pour rassurer une éco-anxieuse.

     

    Comme l’écrivait Cioran, ce grand optimiste : « Depuis des années, sans café, sans alcool, sans tabac ! Par bonheur, l’anxiété est là, qui remplace utilement les excitants les plus forts. »

     

    Éco-anxieuse, mais je me soigne au champagne

     

    La semaine dernière, on apprenait que 83 % des échantillons d’eau aux États-Unis (même dans la Trump Tower), en Inde ou en France contiennent des particules de plastique. L’air en contient, le sucre, le miel, l’eau en bouteille et les poissons, bien sûr. Pas le champagne.

     

    L’activiste Erin Brockovich (incarnée par Julia Roberts dans le film éponyme) s’alarmait lundi, sur sa page Facebook, des résultats d’un rapport rendu public en avril par l’Agence canadienne d’inspection des aliments, qui avait décelé du glyphosate (RoundUp) dans le tiers des aliments testés depuis deux ans.

     

    Vous avez dit « cancer » ? Radio-Canada rapportait que le président de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement soupçonne aussi une résistance aux antibiotiques. Santé Canada estime que les risques sont minimes. Erin Brockovich doit être éco-anxieuse elle aussi.

     

    L’anxiété est devenue pandémique, au point où les jeunes se passionnent pour le genre littéraire et cinématographique « dystopique », par opposition à l’« utopique », une époque révolue.

     

    Depuis Hunger Games, la trilogie de Suzanne Collins qui a aussi fait succès au grand écran (quatre films), le genre apocalyptique permet à des hordes de jeunes de canaliser leurs peurs grâce à la catharsis.

     

    « La dystopie dépeint un monde sombre et difficile dans lequel un héros va se battre pour s’en sortir. C’est une métaphore du quotidien des jeunes adultes », exprimait l’auteure Marie Pavlenko dans un article paru dans Le Monde du 8 septembre. Un éditeur abondait dans son sens : « Les temps sont passionnants mais hyper-anxiogènes. On cherche des réponses. Et la science-fiction, au sens large, en propose. »

     

    Parce que la réalité, elle, offre peu de solutions, entre les séances de prière de Donald Trump dans son Bureau ovale et le pape François qui semonce les climatonégationnistes et cite l’Ancien Testament, qui n’a pas perdu une once de sa pertinence chrétienne : « L’homme est stupide. »

     

    Sans vouloir paraître fataliste, je pense qu’on ne peut vraiment en guérir. De la stupidité, s’entend. Quant à l’éco-anxiété, il y a une foule de méthodes, dont la méditation, le sport et l’éco-thérapie. Si, si ! Rien comme la nature (du moins, ce qu’il en reste) pour remettre les pendules à l’heure biologique.

     

    Apocalypse maintenant

     

    Comme si ce n’était pas suffisant, mon mari encore vert est devenu expert pour le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) et nos discussions sont passées de force 2 à 4, de passionnantes à alarmantes.

     
    Oh, c’est pas facile d’être jeune parc’que tout c’qui vous perplexe et vous anxiète, ça vous perplexe et vous anxiète pour la première fois
    David Mitchell
     

    Le GIEC ne prévoyait pas une amélioration du fond de l’air à long terme dans sa présentation, lors d’une réunion à Montréal la semaine dernière.

     

    Selon eux, nous avons déjà brûlé 65 % de notre budget carboné si l’on veut respecter la cible de 2 °C d’ici 2100, laquelle demeure « problématique ».

     

    À 4°C, les experts utilisent le mot « désastreux ». Nous nous dirigeons vers 3,5 °C en maintenant le pied sur l’accélérateur.

     

    Les mêmes experts prédisent des épisodes cycloniques de plus en plus fréquents et puissants. Il y a quatre fois plus de phénomènes climatiques extrêmes que dans les années 1970.

     

    En lien indirect, le magazine L’actualité consacrait sa une de juin dernier aux « Ados en détresse ». L’anxiété les gagne, et on accuse la réussite scolaire et les réseaux sociaux. J’ajoute que nos enfants et ados sont perméables à nos propres stresseurs et au zeitgeist. Un chargé de cours d’université me mentionnait cette semaine à quel point ses étudiants sont inquiets pour l’avenir.

     

    Nous leur laissons un monde dans un bien piètre état et grevé par l’incertitude.

     

    Heureusement, le cannabis sera légalisé en 2018 et permettra à bien des anxieux de voir leurs inquiétudes s’envoler en fumée.

     

    C’est effectivement un remède efficace, quoique les risques de psychose sont plus élevés qu’avant.

     

    Sous toutes réserves, bien sûr, ça vient d’une anxieuse alarmiste, qualifiée de type A, perfectionniste et catastrophiste. Divisez par deux, il en restera assez pour vous en rouler un serré en admirant la télé-réalité gratuite qui s’offre à nous en direct de l’univers.

    Reçu en cadeau Guérir l’anxiété pour les nuls (en livre de poche, 2e édition), coécrit par deux psychologues spécialisés dans le traitement de l’anxiété. J’ai été étonnée par la justesse du propos et la panoplie d’approches suggérées alors que l’anxieux se confine souvent à l’évitement qui « fertilise les frayeurs ». Il est plus facile d’accuser ses parents ou les changements climatiques que de passer à l’action. Plusieurs techniques de respiration, même d’autohypnose, sont expliquées. Je me suis endormie en essayant une de leurs « relaxation en 5 minutes ». On y parle aussi de médicaments qui provoquent l’anxiété, de plantes médicinales et de médicaments qui peuvent soulager. À glisser dans la valise d’urgence.

    Relu un article que j’avais écrit il y a 11 ans sur les préparatifs de secours suggérés par nos gouvernements (très pro-actifs, comme on a pu le voir avec les Canadiens abandonnés à leur sort dans les Caraïbes) en cas de cataclysme. En gros, il faut pouvoir être autonome durant 72 heures. Ça m’avait coûté 350 $ à l’époque. J’ai conservé la valise en me disant qu’il valait mieux compter sur soi en toutes circonstances.

    Secoué la tête, incrédule, en visionnant cette vidéo où l’on voit le président Trump prier pour les victimes de Harvey, en bonne compagnie. Peut-être que la prière agit sur l’anxiété. Une télé-réalité, disais-je.

    JoBlog — Surinformés? J’ai dévoré la dernière mouture du semestriel Nouveau Projet, disponible depuis mercredi et consacrée à l’information. Tout un dossier sur « (S)’Informer » s’attarde à l’hyperinformation et à ce que les médias deviennent. À l’heure des fake news et des modes de communication alternatifs (dont le théâtre documentaire comme J’aime Hydro), on s’intéresse ici à tout ce bruit qui nous atteint, sollicité ou non.

     

    L’intro très sentie de Nicolas Langelier, « Les sortes de silences », rejoint le texte que j’ai écrit la semaine dernière sur la disparition de soi. Extrait : « Il me vient à l’esprit que c’est beaucoup comme ça que l’on se sent, à ce moment particulier du 21e siècle : les nerfs un peu à vif, habités en permanence par une sorte de fébrilité floue, un pressentiment que quelque chose de potentiellement catastrophique est sur le point de briser le silence relatif, celui qui règne malgré le ronronnement des chroniqueurs outrés, juste outrés, et des usines de fausses nouvelles macédoniennes. »

     

    Passionnantes à lire, toutes ces signatures qui donnent une âme à l’information dite parallèle et qui a toujours été essentielle. Abonnez-vous, ça vaut le coup.

     













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.