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    Le populisme met-il les démocraties en danger?

    Photo prise lors d’une assemblée politique pendant la dernière campagne présidentielle américaine qui a conduit Donald Trump à la Maison-Blanche.
    Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Photo prise lors d’une assemblée politique pendant la dernière campagne présidentielle américaine qui a conduit Donald Trump à la Maison-Blanche.

    Il faut bien le dire : à chaque jour suffit sa peine populiste dans nos démocraties occidentales. Le Sénat italien a reporté sine die mercredi un projet instaurant le « droit du sol » qui aurait accordé la nationalité à quelque 800 000 enfants de migrants nés en Italie. « Les lois ont besoin d’une majorité et pour l’instant il n’y en a pas », a fait remarquer le leader du Parti démocrate.

     

    In effetti… L’opposition à la Chambre haute, dont la Ligue du Nord et le mouvement M5S, tous deux populistes et anti-immigration, ont déposé 40 000 propositions d’amendements cet été. On répète : quarante mille modifications.

     

    Le retournement italien semble répliquer la décision de la semaine dernière du gouvernement américain mettant fin au statut particulier des migrants arrivés illégalement aux États-Unis quand ils étaient mineurs. Les « Dreamers » sont environ 800 000 eux aussi. L’attaque frontale contre ces Américains de facto a été décriée de toute part, y compris par le pape.

     

    L’outrance s’étend, à droite comme à gauche. En appelant aux manifestations contre la nouvelle Loi du travail qui ont eu lieu mardi, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a osé un parallèle avec le courage des Marseillais qui ont libéré leur ville des nazis en 1944. Le gauchiste bien en verve parle de cette réforme législative comme d’un « coup d’État social ». Il attaque constamment les institutions, dont les médias, qui ne seraient que des relais du pouvoir pour asservir le bon peuple d’en bas. Les mélenchoniens s’assument d’ailleurs comme des « populistes humanistes », si une telle chose peut exister.

     

    L’actualité multiplie les exemples des effets du populisme partout, en Suède, en Turquie, au Venezuela. Y a-t-il d’ailleurs un lien entre ces positions ? Reprenons à la base : au fond, qu’est-ce que le populisme ?

     

    « Les différents populismes ne sont pas définis par un programme commun », répond Yascha Mounk, politologue de l’Université Harvard qui prononce ce jeudi une conférence à l’Université de Montréal sur le thème. « Si on regarde Trump aux États-Unis, Marine Le Pen en France ou Viktor Orban en Hongrie, on voit bien des différences. Certains sont favorables à l’État providence, d’autres pas. Par contre, les populistes partagent une même compréhension de la signification de la politique. Pour eux tous, en réalité, la politique est assez simple. Le populiste prétend représenter la volonté du peuple contrairement aux élites traditionnelles. Il affirme aussi que toute résistance à cette volonté, par exemple de la part des journalistes, des juges ou des institutions, est une trahison. »

     

    Trois causes

     

    Yascha Mounk enseigne la théorie politique à l’Université Harvard, où il poursuit des études postdoctorales. Juif allemand, il a publié sur cette singulière dichotomie dans le récent essai Stranger in My Own Country. Avant de s’installer aux États-Unis, il a étudié à Cambridge et à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, ce qui explique le français exemplaire qu’il utilisera demain pour la conférence à l’invitation du CERIUM, sous le titre accrocheur « La démocratie est-elle en danger ? ».

     

    « Je réponds oui », dit Yascha Mounk. Et pour lui, la leçon sur la menace vaut aussi pour le Canada et le Québec, même si ces sociétés semblent parfois à l’abri du mouvement politique vers le populisme. « Il ne faut pas juste se concentrer sur le court terme, dit le politologue. J’ai eu les mêmes conversations avec des gens en Suède, en Norvège, en Allemagne il y a dix ans. Ils se croyaient à l’abri et maintenant des partis populistes s’activent dans tous ces pays avec beaucoup de succès. »

     

    Le spécialiste relève au moins trois causes essentielles de cette recrudescence d’une position politique enténébrée qui a déjà pesé très lourd sur les démocraties au XXe siècle.

     

    Inégalités. Aux États-Unis, note-t-il, les revenus de la classe moyenne ont doublé (en dollars constants) entre 1935 et 1960 et ont fait une nouvelle culbute entre 1960 et 1985. Ils sont stables depuis. « Les gens voient bien que leur situation économique ne s’améliore pas et ils sont prêts à risquer autre chose pour en sortir. »

     

    Identité. M. Mounk parle d’une « transition de sociétés monoculturelles à des sociétés multiculturelles » qui inquiètent certaines personnes.

     

    Propagande. Autrefois, les élites contrôlaient plus facilement les discours politiques. Maintenant, les nouveaux médias facilitent la diffusion de voix débridées.

     

    Cette triade entremêlant l’économie, la politique et les communications pointe vers des réalités indéniables renforçant l’idée d’une crise de la démocratie libérale : le 1 % s’enrichit, les identités traditionnelles s’effritent et la liberté d’expression s’étend.

     

    « Tout le drame est là, poursuit Yascha Mounk. Les raisons pour lesquelles le populisme monte demeurent fondées. Les gens ont raison d’être en colère. Par contre, le plus souvent, les populistes aggravent ces problèmes et empirent la situation. Aux États-Unis, par exemple, il est clair que l’insécurité économique de beaucoup d’ouvriers a favorisé l’élection de Trump. Pourtant, il est assez clair aussi que le président gère une politique qui aide les plus riches du pays. »

     

    Trois pistes

     

    Alors, que faire ? Le théoricien propose logiquement d’agir sur les trois causes nommées plus haut.

     

    Politique. « Il faut que les grandes entreprises payent leurs impôts, résume Yascha Mounk. Dans les derniers jours, une initiative de la France et de l’Allemagne est apparue pour imposer davantage les Google et autres en Europe. Il faut revaloriser la liberté politique des États nations pour redistribuer la richesse de l’économie globale. »

     

    Nation. Le chercheur propose de « domestiquer le nationalisme ». Il observe que dans beaucoup de pays, comme le nationalisme a engendré d’épouvantables problèmes par le passé, l’espace du national a été négligé et finalement occupé par la droite plus ou moins extrême. « Il faut miser sur un patriotisme inclusif, dit-il, en mettant par exemple l’accent sur les choses que les Canadiens partagent au-delà des divisions linguistiques, ethniques ou religieuses. »

     

    Éducation. Le penseur politique cite les classiques de sa discipline (Platon, Aristote, Machiavel ou Rousseau), pointant tous vers l’importance de la transmission des idéaux politiques. « Chaque journaliste comme chaque électeur peut participer à la défense des valeurs d’une société qui revalorise démocratiquement le raisonnement et les droits individuels. La démocratie est certainement en danger et elle est fragile. Dans l’Antiquité, la démocratie athénienne a été stable pendant deux siècles. Je ne peux pas promettre que nous pouvons la sauver à notre tour, mais il y a certainement des choses à faire pour tenter de la protéger. »













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