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    Idées

    Crise québécoise dans les domaines de l’intervention sociale

    11 septembre 2017 | Steve Dubois et Étienne Boudou-Laforce* - Respectivement intervenant en santé mentale et instigateur de l’Appel pour un collectif mobilisé (ACM), et intervenant social, étudiant en travail social à l’UQAR et instigateur de l’Appel pour un collectif mobilisé | Actualités en société
    Dans les métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, tout ce qui reste de «l’humain» est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité.
    Photo: iStock Dans les métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, tout ce qui reste de «l’humain» est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité.

    Lettre cosignée par plus de 100 personnes

    Le « marché », ses intérêts et sa logique sont maintenant omniprésents dans nos sociétés. Dès lors que la société de marché mise sur un service public, trois effets peuvent survenir : des transformations dans la qualité du service, des restrictions dans l’accès à ce service et une augmentation des inégalités sociales. Dans le cas des métiers où la relation d’aide est au centre du service offert, la société de marché fait sentir son hégémonie à travers une perspective où l’uniformisation est promue, l’animosité envers le singulier est cinglante, et où tout ce qui reste de « l’humain » est pris en otage par les politiques de rationnement et d’austérité. Ces changements qui touchent aujourd’hui tous les intervenant(e) s en relation d’aide (travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, médecins, psychologues, etc.), frappent de plein fouet l’essence même de ces professions et consacrent une soumission nouvelle. En somme, rien ne va plus.

     

    Compte tenu des impacts des politiques à l’encontre des classes populaires et des catégories les plus marginalisées, les individus se retrouvent plus vulnérables dans les services d’aide. Ces personnes, dans leur singularité et leur sensibilité, ont des choses à révéler, qu’elles tentent de dire à l’intervenant, à la société : à propos des inégalités, du manque d’éthique, de l’appauvrissement du lien social. Toutes ces souffrances sociales sont trop souvent intériorisées et attribuées à des vulnérabilités individuelles. Pour les intervenants venant à leur rencontre, ne pas tendre vers l’homogénéisation de tous devient une posture subversive. Car le risque plane toujours, de panser seulement les écorchures et de tomber dans un rôle de « police du psychique » au service du contrôle social et de la norme. De participer à stigmatiser et à diagnostiquer à grands coups d’évaluations et d’échelles du fonctionnement. Les intervenants ont la responsabilité d’être à l’écoute des citoyens qui s’expriment et, par le fait même, d’approcher ce que la culture et ses institutions viennent obscurcir, et que la marginalité vient éclairer. […]

     

    L’espace thérapeutique pris en otage

     

    Les bases mêmes des pratiques cliniques (l’écoute, l’accueil, le non-jugement, l’accompagnement personnalisé, etc.) se font mettre à l’index. À la place, normes et agréments, guides de bonnes pratiques, centres « d’excellence », approche Lean, viennent finement « paramétrer » la pratique, qu’il s’agisse de la durée de la rencontre, son déroulement ou sa finalité. Ainsi, peu de place est accordée à la créativité, à la rencontre. Chacun doit se conformer : tant les demandeurs d’aide que les aidants. Même le type de service disponible à la population vient contraindre le citoyen, ce dernier devant s’insérer dans le « bon format de demande d’aide », puis traverser le conditionnel plan d’intervention aseptisé. Pourtant, demander de l’aide n’est pas chose aisée, et la formulation d’objectifs se trouve généralement bien loin derrière le besoin, plus concret, d’adresser son expérience à un autre humain qui saura l’accueillir, sans paperasse ni ligne directrice formatée. Aujourd’hui, la relation thérapeutique semble confinée à s’adapter à la structure aliénante en place et à travailler à satisfaire l’Institution et ses normes. Et quelles garanties apportent réellement toutes ces mesures, ces normes, en matière de protection du public et de résultats cliniques ? Combien de temps pourrons-nous soutenir des pratiques déshumanisantes, l’efficacité faussement mesurable ? Qu’est-ce qui fonctionne réellement : la « relation » intersubjective et clinique aux contours souples ou la partie de l’intervention contrainte de respecter le « cadre » et l’application du « protocole » ? Au bout du compte, le formatage des services d’aide ne vise-t-il pas à refermer tout espace d’expression des singularités, tant chez l’aidant que l’aidé ?

     

    Dans le Québec d’aujourd’hui, il ne semble pas aisé de défendre ses postures éthiques dans les milieux d’intervention. La prise en compte des déterminants et dynamiques sociales se trouvant derrière un « symptôme » semble avoir déserté les courants dominants en psychologie et en psychiatrie. Sont écartés les apports anthropologiques et sociologiques des sciences médicales et autres disciplines thérapeutiques, au profit des données probantes et des miracles à venir des recherches en pharmacologie, en neurologie et en génétique. Bien loin est l’approche dialogique faisant place à l’expérience du sujet et au symbolique. C’est à la personne à modifier et prendre en charge ses « défectuosités », afin de « performer » dans une société d’institutions et d’instances gouvernementales se prétendant salvatrices.

     

    Briser nos chaînes collectivement

     

    Pourtant, dès le milieu des années 1940, le Québec commençait déjà à percevoir ce qui deviendra une nécessité évidente dans les décennies suivantes, soit l’instauration de services d’aide à même la communauté. En effet, à la fin des années 1960, tout convergeait vers les approches plus communautaires, alternatives et de proximité. Mais visiblement, certains intérêts semblent continuellement refermer la porte à ces voies du renforcement du tissu social. De nos jours, plusieurs intervenants ont peur des conséquences s’ils venaient à bifurquer du sentier prescrit. La flexibilité d’intervention est devenue un luxe prohibé appartenant à une époque révolue. Au-delà des politiques et réformes de certains gouvernements en place, il y a à chercher du côté de la mondialisation et d’un néolibéralisme triomphant, qui de leur logique délétère participent à l’aliénation individuelle et à l’affaiblissement des liens sociaux. Pensons à l’atomisation des individus dans la société de masse et à la folie de l’évaluation. Le tout participe au détournement de chacun, de sa profession, de ce qui l’anime, le transcende. D’où l’importance de nouer des liens entre professionnels et faire front commun. Il est temps d’occuper entièrement notre rôle, dignement, et ce, au service de la population et du renforcement du pouvoir d’agir des personnes marginalisées.

     

    *Signataires :

    Normand Baillargeon, philosophe ; Alice Charasse, directrice du RACOR en santé mentale ; Éric Chiasson, psychiatre et professeur de psychiatrie à l’Université de Sherbrooke ; Bernadette Dallaire, Ph. D., professeure titulaire, école de service social, Université Laval, et codirectrice de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés ; Jean-Yves Desgagnés, Ph. D., professeur et directeur du module de travail social, UQAR ; Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire à l’université d’Aix-Marseille et instigateur de l’Appel des appels ; David Goudreault, écrivain et travailleur social ; Ianik Marcil, économiste ; Jessika Roy-Desruisseaux, chef de service en gérontopsychiatrie et professeur en psychiatrie, Université de Sherbrooke ; Robert Théoret, ancien responsable de l’action politique au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec













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