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    Zeitgeist

    Le Bhoutan intérieur

    La fuite de soi par en avant

    Josée Blanchette
    8 septembre 2017 | Josée Blanchette - cherejoblo@ledevoir.com Twitter: @cherejoblo | Actualités en société | Chroniques
    Quelque part dans Charlevoix, je scrute mon Bhoutan intérieur à l'horizon.
    Photo: Hugo B Cardinal Quelque part dans Charlevoix, je scrute mon Bhoutan intérieur à l'horizon.

    Je rêve régulièrement du Bhoutan, petit pays himalayen à 11 787 km de chez moi à vol d’oiseau. On y cultive le Bonheur Intérieur Brut et le bouddhisme, quelque chose comme la sainte paix, j’imagine. Je menace même « mes » hommes de partir sans laisser la recette des polpettes végés sur bigoudis de zucchini, ni même de nettoyer la litière de la chatte. À leur tour d’attraper la toxoplasmose. Je pars comme dans « sans laisser d’adresse », « sans laisser de traces », mais voici pour les explications.

     

    C’est un fantasme que je partage avec quantité de gens plutôt choyés par la vie, remarquez ; je ne me démarque pas par mon originalité criante. Notre moi social finit parfois par nous peser, dès l’adolescence dans certains cas. Et c’est pire depuis les réseaux dits sociaux.

    J’ai tant envie
    De vous expulser de ma vie
    Que je ne résisterai pas à l’envie
    De vous expulser de ma vie
    Réjean Ducharme, «Le nez qui voque»

    Bien sûr, quelques semaines de vacances d’été devraient normalement nous remettre en selle et nous aider à reprendre les steppettes, plus guillerettes, « légertes » (le féminin englobe le masculin ici). Et parfois, non. La rentrée nous rentre dedans, on fait la tortilla devant l’ampleur de l’ouragan force 5, on voudrait vivre comme Réjean Ducharme et répondre aux abonnées très absentes. Pas dans les nécrologies, ça viendra, juste absente pour l’instant.

     

    C’est pire pour les personnalités publiques, bien sûr, des têtes de Turc facilement identifiables sur qui tirer à bout portant. Et il faut revêtir une solide armure pour se distancier de la mêlée, échapper au rôle qu’on veut bien nous donner après audition et étiquettes accolées.

     

    J’observais une comédienne visiblement mal à l’aise dans le service après-vente au talk-show Les échangistes, récemment. Passons sur ces échanges convenus — j’ai tenu cinq minutes —, le prix est lourd à payer pour vivre devant les caméras et participer activement à la mascarade du bonheur fardé.

     

    Ducharme l’avait compris, dans la foulée d’un Henry David Thoreau caché à Walden, plus extrême, ou d’un Fernando Pessoa (« personne » en portugais) qui aurait dû obtenir l’Ordre national de l’humilité de son pays. Le prix à payer pour refuser d’emboîter le pas au cortège est énorme aussi : on ne devient jamais bien prospère en faisant un pas de côté. Ducharme, Pessoa, Thoreau, tous des apôtres de la simplicité, volontaire ou non. Tout le monde ne naît pas avec un panache médiatique, un instinct charognard d’urubu à tête rouge et un ego de bite nucléaire nord-coréenne.

     

    Intranquille à l’os

     

    Lorsque j’ai envie de disparaître de moi, j’ouvre Le livre de l’intranquillité de Pessoa, n’importe où, pour épouser l’âme de cet écrivain d’un anonymat qui détonne avec notre époque égotique. C’est comme la Bible pour certains ou la poésie pour d’autres, on attrape une phrase, et on la laisse fondre doucement sur la langue : « Il y a quelque chose de lointain en moi en ce moment. Je suis bien au balcon de la vie, mais pas vraiment de cette vie-ci. Je suis au-dessus d’elle, et la contemple de l’endroit d’où je regarde. » C’est la richesse de cet humble aide-comptable dans un magasin de tissus : il observe la vie au balcon.

    Bien que tu aies des yeux pour voir autrui, il te faut un miroir pour te regarder
    Proverbe tibétain

    Dans son dernier essai, Disparaître de soi, le sociologue David Le Breton traite d’une tentation contemporaine qui a probablement toujours existé de façon plus ou moins marginale, mais va s’accentuant. Les traces peuvent remonter à Diogène (IVe siècle av. J.-C.), ce philosophe grec qui vivait dans une jarre et dénonçait les artifices de sa société.

     

    Quoi qu’il en soit, j’ai lu ce livre de Le Breton en m’étonnant de la panoplie de fuites à la disposition de la femme (et de l’homme) moderne trop accaparés par les écrans. L’auteur français parle d’une entreprise de « dénaissance » pour ces personnes qui choisissent plutôt le silence et la discrétion. « Ils ne sont pas misanthropes, mais leur goût du silence, de l’intériorité, de la sobriété l’emporte sur les avantages du lien social. »

     

    Le sociologue qualifie de « blancheur » cette volonté de ralentir, de se porter pâle, « de mettre enfin un terme à la nécessité sociale de toujours se composer un personnage selon les interlocuteurs en présence ». Cela m’a rappelé ce film étouffant sur la poétesse Emily Dickinson, A Quiet Passion, vu cette année. Elle se vêtait de blanc et vivait comme une recluse dans sa chambre dès l’âge de 30 ans. Folle ? Fragile ? En tout cas, toute à son oeuvre de dentelle et intraduisible.

     

    L’ultime liberté

    Photo: Paramount Vantage Parti sans laisser d’adresse. Le film «Into the Wild», de Sean Penn, raconte l’histoire du jeune étudiant Chris McCandles qui décide de tout laisser derrière lui, y compris ses économies, qu’il donne à des œuvres de charité. L’ultime liberté a un prix.

    La blancheur, une « inattention polie » ou « démission tranquille », peut parfois se manifester sous la forme de retraite de méditation ou de yoga, de couvent sans Wi-Fi, de sports extrêmes (recherche de fatigue), de compulsion du sommeil, ou plus dramatiquement en burn-out, démences, dépressions, tentatives de suicide et fugues chez les ados. Cela évoque ce film captivant, Into the Wild, sur la vie de ce jeune étudiant américain épris de liberté, Chris McCandles, qui part vivre en autonomie complète en Alaska et sera retrouvé mort deux ans plus tard. Le Breton inclut même l’anorexie, la défonce et les comas éthyliques dans la liste des fuites qui peuvent s’avérer toxiques. Il ratisse large, je trouve.

     

    Et il ajoute les marcheurs de Compostelle, de plus en plus nombreux, « disparition provisoire et contrôlée qui ne rompt pas les liens, mais autorise à souffler un peu », la route leur offrant un horizon salutaire et ordinaire. Tous les pèlerins lambda se valent le soir venu, ampoules aux pieds, dans un refuge.

     

    Le Breton ne mentionne pas le « gars qui part s’acheter des cigarettes », mais plutôt ces gens qui deviennent étrangers à leur vie à force de compromis. Pour certains, ce sera un changement d’adresse, d’emploi, de partenaire, ou tout cela à la fois, qui s’imposera. Prendre congé de nos différents « moi » sociaux, intimes, amicaux, parentaux et professionnels, représente un projet colossal.

     

    Ou alors, on aboutit au Bhoutan, au bout de soi. Pour peut-être réaliser que peu importe où l’on atterrit, c’est toujours la même personne qui nous scrute dans le miroir. Même la liberté atteint ses limites.

    Aimé Le livre Héritières de Bouddha. À la rencontre des nonnes Shéchèn du Bhoutan de Martine Michaud. L’auteure et photographe a séjourné au « royaume du dragon tonnerre » durant deux mois et a enseigné le yoga dans une nonnerie en 2013, tout en documentant son séjour. Elle nous explique à quelle enseigne logent ces nonnes bouddhistes — bienveillance, altruisme et compassion — et qu’en apaisant leur esprit, elles croient contribuer à pacifier le monde. Ce récit photo m’apaise chaque fois que je l’ouvre. Martine Michaud salue à la toute fin ces femmes qui l’ont aidée à remettre en question sa perception des êtres humains. La préface n’est signée par nul autre que le moine bouddhiste Matthieu Ricard. mishophoto.com

     

    Plongé Dans le monde de Johanne Fournier, Tout doit partir, cet été. Ce récit délicieux qui se déroule dans le Bas-du-Fleuve et en Gaspésie nous parle de perte et de deuil (celui du père), mais aussi du temps qui passe, de la nature qui nous berce, d’une cinéaste hors-norme (Cabines) qui célèbre les régions, leur naufrage lent et les Matanais. D’une sensibilité folle, ce petit livre se lit vite ou lentement selon le tempo choisi et il nous permet de partir loin durant quelques heures.

     

    Conservé Cette entrevue inspirante parue en nos pages en juillet, avec David Le Breton. Pour ceux à qui elle a échappé.


    JoBlog - Le bureau des clandestins Cet été, j’ai dévoré la série française Le bureau des légendes. Du suspense psychologique, des espions de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) qui naviguent sous une fausse identité (leur nom de clandestin), un peu d’amour, de la politique internationale, des comédiens crédibles — dont Mathieu Kassovitz dans le rôle titre —, le soufflé lève sur trois saisons malgré quelques incohérences vite pardonnées. Le mensonge est leur métier et la loyauté, leur devise. La disparition de soi, leur survie.
    Premier épisode gratuit ici

    Aussi, cet article dans Slate qui nous explique que la vraie DGSE est en plein boom de recrutement d’agents. Mathieu Kassovitz explique : « Ils engagent des gens capables d’avoir une réflexion intellectuelle, philosophique. Ce sont des gens ordinaires en surface, mais tous les opérateurs de la DGSE ont une réflexion philosophique très poussée. Ce sont des gens qui se couchent tous les soirs en se posant des questions morales et éthiques. » Passionnant à lire.













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