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    La confiture municipale

    Dans le centre-sud de Montréal, au temps où se trouvait là l’immense conserverie Raymond, aujourd’hui l’Usine C, les producteurs maraîchers faisaient la queue jusqu’à la fin de l’été pour décharger leurs fraises. Dans cet ancien faubourg populaire où les habitants étaient surnommés les Bourragans, des femmes et des enfants passaient la journée à s’user les mains à équeuter ces petits fruits rouges.

     

    Les confitures de fraises ont toujours été les plus populaires. Les fraises, paraît-il, sont bonnes pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. Vous lisez cela comme moi, ici et là. Remarquez qu’on dit de même à peu près pour les vertus de la rhubarbe, des mûres, des bleuets, des groseilles. Je n’ai rien lu de tel cependant au sujet des coings, ce fruit rêche du cognassier négligé non sans raison : y compris en confiture, ce n’est pas spécialement bon, même après avoir goûté le beau roman de Jacques Ferron gratifié de ce nom.

     

    Mais qu’importe les petits fruits puisque, au fond, ce n’est pas tellement parce qu’ils sont appréciables pour la santé que nous les transformons en confitures au fil de l’été. Comme dans toutes les sphères de la vie, nous aimons la douceur des apparences, même lorsque cela est trop sucré pour être vrai.

     

    Aussi avons-nous tous de l’appétit pour divers types de confitures. Les municipalités, par exemple, se fabriquent les leurs depuis un moment, dans l’attente des élections du 5 novembre prochain. Après avoir connu le goût amer de malversations diverses, bien des municipalités sont à raison tentées de souscrire à une nouvelle norme anticorruption baptisée ISO 37001.

     

    L’ordre moral que laisse espérer une telle norme est sans doute fort bien, à condition qu’elle ne serve pas d’abord à faire oublier à quel cadre préalable on s’emploie désormais à mélanger de pareilles mesures sucrées.

     

    Apparemment, l’industrie de l’anticorruption a son prix elle aussi. Pour faire la promotion et la vente de cette norme ISO 37001, on trouve aux avant-postes la firme d’un ancien député et président général de l’Action démocratique du Québec doublé d’un membre des Chevaliers de Colomb : Christian Lévesque. Ce monsieur s’est fait connaître du grand public grâce à l’émission de télévision Les ex, longtemps animée par le journaliste Simon Durivage.

     

    Sympathique dans son genre, Simon Durivage contrôlait élégamment à cette enseigne télévisée les droits de parole accordés à une brochette d’anciens politiciens que l’on n’avait en fait jamais entendus s’exprimer autant et aussi régulièrement. Cependant, son émission, comme celle qui en assure la continuité aujourd’hui, avait le défaut de faire croire qu’on se trouvait là devant de l’analyse politique alors qu’on nageait le plus souvent au milieu de simples lignes partisanes. Si bien qu’on avait parfois — et qu’on a encore à vrai dire — le sentiment troublant que cette émission n’est rien de plus qu’un garrot quotidien appliqué à un flux d’idées diversifiées pour maintenir dans la société la faiblesse d’une pensée politique ainsi anémiée.

     

    Maintenant à la retraite, Simon Durivage est lobbyiste pour M. Lévesque, tout comme un autre ancien de son émission, l’ex-député péquiste Rémy Trudel. Selon Le Journal de Montréal, l’ancien animateur des Ex a rencontré à des fins de promotion de cette norme ISO 37001 diverses administrations municipales, notamment la Ville de Brossard et de Granby. Celles-ci ont accepté de verser de gré à gré, toujours selon ce quotidien, un peu moins de 25 000 $ pour s’engager dans cette voie. Sous ce seuil, les municipalités ne sont pas tenues de procéder par appel d’offres.

     

    L’adoption d’une norme ISO sur la moralité, portée sur les épaules bien habillées de Simon Durivage, produit à mon sens une double illusion : d’une part rétrospective, d’autre part préfigurante. Nous nous imaginons, d’une part, qu’il manquait quelque chose au cadre municipal et que cela seul explique qu’autant de corruption ait pu se produire ces dernières années. Nous continuons, d’autre part, à espérer que tous les niveaux de gouvernement se comportent bien, qu’ils ne trahissent pas la confiance qu’on leur porte, qu’ils tiennent leurs promesses, qu’ils obéissent aux lois et à l’éthique, au sens du devoir, à la vertu que celui-ci implique, bref à ce qu’ils sont censés défendre. Et nous croyons en conséquence qu’en ajoutant une couche de confiture morale on fera disparaître les saveurs amères. Nous pensons en somme nous libérer du laxisme moral en oubliant volontiers que notre alimentation politique demeure pauvre, même si nous la noyons ainsi dans des mesures sucrées telle cette norme ISO anticorruption.

     

    Tandis que les municipalités vont dépenser pour adopter cette nouvelle norme ISO qu’elles pourront agiter comme un hochet sous le nez de leurs électeurs, la nouvelle loi 122, adoptée en vitesse, notamment sous la pression du maire de Québec, va permettre d’accorder des contrats sans appel d’offres, pour autant qu’ils soient inférieurs à 100 000 $. Pour de grandes villes, cela permettra sans doute de simplifier des procédures administratives. Mais pour les autres, très nombreuses, cela voudra dire qu’on aura beaucoup moins besoin de se justifier qu’auparavant… Mais bien sûr, on sera certifié ISO anticorruption !

     

    Et c’est ainsi que les municipalités pourront continuer de nager jusqu’au cou dans la douceur de leurs confitures, en tenant pour acquis que tout va pour le mieux désormais.













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