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    «Dating»: extension du domaine relationnel

    Les célibataires d’aujourd’hui seraient plus tolérants avec un certain niveau d’ambiguïté relationnelle.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les célibataires d’aujourd’hui seraient plus tolérants avec un certain niveau d’ambiguïté relationnelle.

    La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui, pour clore la série : « dating ».


    Disons que vous êtes célibataire. Et disons que vous avez été présenté à une personne qui vous plaît, par voies virtuelles ou non, que vous allez prendre quelques verres, sortez au resto, avez une première relation sexuelle… Si tout va bien et que les partenaires se plaisent, il viendra bien le moment, après quelques mois (peut-être moins, peut-être plus ?) de fréquentation, où l’un des deux demandera la fameuse question : « Que sommes-nous ? » Mais d’ici à ce que la conversation définisse la nature de la relation, on erre dans la nébuleuse du dating.

     

    « Je trouve qu’on vit la pire époque pour l’amour ! » s’exclame Anne-Marie Dupras, humoriste et auteure du blogue et du livre du même nom, Ma vie amoureuse de marde. Même si, depuis le lancement de son blogue portant sur le désespoir amoureux, la jeune quarantenaire a rencontré son mari, elle continue d’alimenter son site, pour ses quelque 30 000 amateurs (surtout amatrices, précise-t-elle). « On donne moins de chances qu’avant. Avec la multiplication des façons de se rencontrer, j’ai l’impression qu’on a toujours en tête qu’il y aurait peut-être mieux ailleurs. »

     

    L’expression « dating », l’humoriste l’entend souvent de la bouche de célibataires en quête d’amour. « Ça veut dire que les partenaires se voient de façon régulière, mais ne sont pas encore officiels, précise-t-elle. En anglais on va entendre “we’re dating”, un peu par opposition à “we’re going out” [que l’on réserve] pour le couple. Je trouve ça vraiment adapté aux réalités d’aujourd’hui. »

     

    Chiara Piazzesi, prof au Département de sociologie de l’UQAM, travaille sur les discours amoureux et l’intimité. Elle doit souvent trouver les mots pour décrire les différentes configurations amoureuses et relationnelles actuelles. « L’expression “dating system” est même presque devenue un terme technique pour parler d’un ensemble de pratiques. Le dating fait référence à un processus qui se prolonge au-delà d’un premier rendez-vous entre deux partenaires, qui sont tenus d’agir en fonction d’un certain scénario. » Pour parler de ces mécanismes complexes, la chercheuse a conservé l’expression anglaise dans ses travaux. « Il n’y a pas d’équivalent en français, affirme Mme Piazzesi. Je n’en connais pas non plus qui existeraient dans ma langue maternelle, l’italien, non plus en allemand. »

     

    Le modèle québécois

     

    La terminologie amoureuse et relationnelle est également très importante aux yeux de Carl Rodrigue, étudiant au doctorat en sexologie, qui travaille, dans le cadre de sa thèse, sur les relations amoureuses dont les partenaires ne forment pas un couple. « Toutes ces étiquettes que l’on crée ne sont pas anodines », explique-t-il. Il existe d’ailleurs tout un éventail de degrés d’engagement dans ce qu’on appelle le dating, précise-t-il.

    Le dating, c’est un peu comme le Club Med. C’est le fun d’y rester pour un temps, tu peux essayer plein de choses que tu ne connais pas. Mais tu ne veux pas vivre à Cuba toute ta vie, pas vrai ?
    Anne-Marie Dupras, humoriste et blogueuse
     

    « Au Québec, notre concept de fréquentation est vraiment unique, ajoute le jeune chercheur. Si j’allais en France et que je demandais à des gens de me présenter leur “fréquentation”, on ne me comprendrait pas. Aux États-Unis, on va ajouter un qualificatif pour décrire le niveau de relation, comme casual ou serious, à dating. Mais ici, le dating est une étiquette passe-partout. Parfois, les partenaires se voient dans le but implicite ou explicite de former un couple. D’autres fois, non. Parfois les partenaires se voient en amis qui ont des relations sexuelles. Certains sont à l’aise avec l’expression “fuck friend”, mais elle est plus mal vue socialement que “fréquentation”. Et puis une date, ça peut à la fois être un individu et un événement. »

     

    Martin Blais, sociologue et professeur au Département de sexologie de l’UQAM — il est d’ailleurs le directeur de thèse de Carl Rodrigue —, observe effectivement une prolongation de la période transitoire entre célibat et relation officielle. « Aujourd’hui, la réalisation de soi ne passe plus nécessairement par le couple, avance-t-il, prudent, en guise d’explication au phénomène. Je crois qu’il existe toujours une majorité qui a des aspirations romantiques classiques, mais on se permet plus d’expérimentations qu’à une certaine époque. » Les célibataires d’aujourd’hui auraient une tolérance plus élevée pour un certain niveau d’ambiguïté relationnelle, croit le professeur Blais. Ce qu’il ne voit pas comme une mauvaise chose. L’exploration des autres et de soi a ses avantages !

     

    Degrés d’engagement

     

    « C’est très engageant de se définir comme couple, observe Carl Rodrigue, qui se penche exclusivement sur les hétérosexuels âgés de 18 à 25 ans de la région de Montréal. On se fréquente parce qu’on ne sait pas toujours où la relation va mener. Dire “je t’aime” pour la première fois à son ou à sa partenaire, c’est toute une affaire, chez nous ! » Ce qu’il voit ressortir dans sa recherche, c’est une peur de brusquer l’objet de nos désirs. Au lieu d’être clair sur leurs désirs, par peur de faire fuir, nombreux sont les partenaires qui vont freiner les ardeurs. « Beaucoup de choses ne sont pas nommées, ajoute M. Rodrigue. On va fonctionner plutôt avec des indices. Si l’autre me dit telle chose, répond avec rapidité à mes messages, ça doit vouloir dire qu’il ou elle veut former un couple, par exemple. Pour de nombreuses personnes, je crois que le fait d’énoncer le processus de séduction, ça tue une certaine magie, ça devient un peu protocolaire. »

     

    Pour Anne-Marie Dupras, cette tendance à l’ambiguïté est néfaste, car elle peut blesser. « Le dating,c’est un peu comme le Club Med. C’est le fun d’y rester pour un temps, tu peux essayer plein de choses que tu ne connais pas. Mais tu ne veux pas vivre à Cuba toute ta vie, pas vrai ? Le dating ça ne devrait pas être un jeu, ça reste des êtres humains qui se mettent à nu. »

     

    Carl Rodrigue refuse de poser des jugements moraux sur les comportements et la terminologie qu’il observe. « Tous les modèles théoriques qui s’installent dans l’intimité témoignent de transformations sociales. Les gens se font dire par la société d’être à l’écoute d’eux-mêmes et de faire passer leurs besoins d’abord. Mais il peut être parfois difficile de bien connaître ses besoins. »













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