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    Où sont les femmes dans les mouvements radicaux?

    À Québec, les manifestations de La Meute ou de l’Antifa comptaient bien quelques militantes, mais en minorité.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Québec, les manifestations de La Meute ou de l’Antifa comptaient bien quelques militantes, mais en minorité.

    À Charlottesville, en Virginie, on n’a vu que des hommes, jeunes et vieux, des « angry white men », que des Blancs en colère, qui l’ont fait savoir en défilant aux flambeaux, comme aux nuits enténébrées de Nuremberg. À Barcelone, la cellule islamiste responsable des récents attentats ne comptait que de très jeunes hommes, à peine sortis de l’adolescence. À Québec, les manifestations de La Meute ou de l’Antifa comptaient bien quelques militantes, mais en minorité.

     

    La politique des extrêmes semble monopolisée par un seul genre, ou tout comme. « L’absence des femmes était particulièrement évidente à Charlottesville, parce qu’on avait affaire à des mouvements d’extrême droite virulents et radicaux,reprend Benjamin Ducol, responsable du module de recherche du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Les femmes y sont rarement engagées et, quand elles le sont, c’est souvent par association : elles suivent par ricochet leur conjoint, par exemple. »

     

    Il n’y a donc que les gars qui soient assez fanas pour s’engager dans les chemins de traverse révolutionnaires, qui soient prêts à bousiller l’ordre du monde ? Et pourquoi donc ? Tout se tient, encore une fois, fait remarquer le chercheur.

     

    « En première ligne, les femmes n’ont pas une place très importante, parce que ces groupes défendent souvent une idéologie misogyne,dit-il. Les groupes d’extrême droite restent dans une lecture naturaliste du monde, où il y a une division des races et des sexes. C’est rarement explicité de manière aussi directe, mais la vision du monde de ces groupes demeure très masculine et les femmes n’occupent que peu de place en première ligne. »

     

    Il ne faut pas non plus tomber dans l’angélisme en épousant la même lecture naturaliste de la division des tâches. À Charlottesville, c’est bien une manifestante qui est morte heurtée par une voiture-bélier. Cela dit sans vouloir répartir les torts équitablement (« on many sides ») comme le président Trump, sans même qualifier d’extrémistes toutes les positions en opposition.

     
    Photo: Andrew Caballero-Reynolds Agence France-Presse Lors des manifestations de Charlottesville, en Virginie, les groupes suprémacistes, néonazis et d’extrême droite ne comptaient majoritairement que des hommes dans leurs rangs.

    L’étude L’engagement des femmes dans la radicalisation violente, publiée l’an dernier par le Centre de prévention en collaboration avec le Conseil du statut de la femme, rappelle que, si la radicalité violente des femmes demeure marginale, elle existe bel et bien. Des militantes se sont engagées dans les mouvements radicaux de la Révolution française aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en passant par les totalitarismes du XXe siècle. L’Américaine Elisabeth Tyler a consolidé et féminiser le Ku Klux Klan dans les années 1920. L’Allemande Gertrud Sholtz-Klink (1902-1999) a agi comme Reichfrauenführerin, chef des femmes du IIIe Reich.

     

    Le rapport porte sur l’engagement récent de femmes dans les groupes djihadistes en Syrie et en Irak. L’enquête, basée sur des entrevues avec des protagonistes, montre que la décision de plonger dans l’extrême découle pour elles « d’une suite de décisions influencées par leur environnement, de certaines fragilités individuelles, d’un discours idéologique, de l’influence de figures d’autorité ou encore du poids des liens entre pairs ».

     

    De la conscience de genre

     

    D’autres rapports publiés aux États-Unis servent à la sociologue féministe Mélissa Blais pour établir sa compréhension de la radicalisation au féminin. « J’en tire des hypothèses », précise-t-elle. Elle oppose la discrimination antiféminine d’un côté du spectre à la réaction contre ces positions de l’autre côté.

     

    « La question des intérêts m’apparaît centrale, dit la doctorante en sociologie, chargée de cours à l’UQAM. L’extrême droite est aussi radicale dans son sexisme. On parle beaucoup de sa hantise de l’islam et des musulmans en général, mais on oublie de dire qu’il y a aussi cette dimension sexiste et antiféministe dans son discours. Les femmes ont donc un intérêt à s’opposer à ce discours qui est un rappel à l’ordre. Parmi elles, il y a en plus des femmes radicalisées ou lesbiennes, doublement touchées par le discours de l’extrême droite. »

     

    N’empêche que certaines femmes décident de militer dans certains groupes réputés sexistes, voire carrément misogynes, pour ainsi dire contre leurs propres intérêts. Faut-il donc parler de fausse conscience de genre comme les marxistes parlent de fausse conscience de classe ?

     

    « Une des hypothèses qui m’apparaissent les plus intéressantes, c’est de dire qu’elles ne sont pas naïves, répond la chercheuse féministe. Et encore une fois, ce qu’on voit, ce sont des femmes blanches qui s’engagent dans l’intérêt de femmes blanches, auprès d’hommes blancs pour défendre le “nous” blanc contre une menace. Elles ne sont pas des victimes manipulées. Elles sont proactives parce qu’elles pensent sincèrement que, comme Blanches, elles sont menacées par l’islam. Elles le pensent aussi comme femmes. C’est là que ça devient intéressant : contrairement aux femmes de gauche, elles croient en la promesse patriarcale d’une protection et d’une sécurité que leur fait l’extrême droite. »

     

    Le groupe québécois La Meute semble incarner cette option. Son site parle de défendre « nos valeurs et nos droits dans le respect et la dignité » en visant particulièrement « l’islam radical pro charia » et l’immigration illégale.

     

    « La Meute a été créée par des hommes, explique la sociologue. Le groupe fonctionne par réseau et des hommes ont pris le leadership de l’organisation. On n’est pas face à un groupe créé par des féministes, composé de femmes, on s’entend. C’est plutôt l’inverse. »

     
    Les groupes d'extrême droite restent dans une lecture naturaliste du monde où il y a une division des races et des sexes
    Le chercheur Benjamin Ducol

    Anti-Antifa

     

    Allons y voir, au moins un peu. La fondatrice et administratrice de la page Facebook Anti-Antifa Qc cadre en partie dans le portrait vite brossé : elle semble tout sauf naïve et elle dit militer pour protéger les femmes contre la misogynie et le sexisme islamistes. Elle était à la marche organisée par La Meute à Québec dimanche dernier.

     

    Elle-même a pris connaissance de ce groupe en participant à une première manif le 4 mars dernier. « Je suis allée à cette marche sur la liberté d’expression avec mon conjoint », dit Lucie, un nom qu’elle emprunte pour se protéger d’attaques de militants de la gauche, dit-elle. Son site a été fermé par Facebook cette semaine et sitôt rouvert par elle en version 2.0.

     

    « Il y avait des femmes, des personnes âgées, des enfants. Je me considère comme une sympathisante de La Meute. J’ai créé la page Anti-Antifa pour dénoncer les actes des militants de l’extrême gauche en utilisant souvent l’humour parce que je les trouve ridicules et pathétiques. Si tu as quelque chose à dire, tu n’arrives pas masqué dans une manif en criant “facho” sans aucun argument. »

     

    Et comment se définit-elle idéologiquement alors ? « Il faut bien différencier un groupe alt-right qui se dit ouvertement suprémaciste blanc d’un groupe comme La Meute qui n’est pas raciste, répond Lucie. Je milite contre l’immigration illégale. Je suis une femme et je trouve aberrant qu’on ne trouve pas plus de femmes contre la montée de l’islamisme. Et puis, on peut être de droite sans être extrémiste. »

    Lana Lokteff, Lipstick fascist Où sont les femmes de l’extrême droite ? La journaliste Seyward Darby les a cherchées et vient de publier sa réponse dans un article (« Women of the alt-right ») qui fait la manchette de l’édition de septembre du Harper Magazine : elles sont en ligne !

    L’illustration en une montre une jeune femme blonde portant un casque ailé, une lance et un porte-voix, des symboles que souligne le titre de l’article : « The Rise of the Valkyries ». L’image dessinée pourrait aussi très bien représenter Lana Lokteff, l’une des personnalités les plus en vue de l’alt-right, parfois ironiquement décrite comme une « lipstick fascist ».

    Lana Lokteff coanime l’émission Weekend Warrior sur le site Red Ice, hébergé en Suède, pays d’origine de son mari, Henrick Lokteff. Le site a été piraté récemment, tout comme le site de vente de vêtements de Mme Lokteff.

    Dans les entrevues, la guerrière des médias raconte que ses grands-parents paternels russes ont « fui le bolchevisme » en s’installant d’abord en Chine, où son père est né, puis aux États-Unis. Dans les faits, elle est donc bel et bien la fille d’un émigré. Elle aurait été élevée par des libertariens avant d’épouser la cause suprémaciste blanche.

    La propagande du couple Lokteff se fait contre ce qu’il appelle le « marxisme culturel », en gros, le « culte de la diversité » et le multiculturalisme qui viseraient à corrompre la « civilisation blanche ». Au discours anti-immigration, voire carrément raciste, néonazi et antisémite bien assumé, l’égérie de l’extrême droite ajoute un antifémisme assumé. Pour elle, le féminisme est un « truc idiot de gauchiste radical défendu par Hollywood ».

    Dans une entrevue en ligne (« Women in the Alt-Right ») sur le site American Renaissance du suprémaciste Jared Taylor, elle reproche à des femmes de pouvoir comme Theresa May ou Angela Merkel de ne pas avoir d’enfant et de « penser masculin ». Elle décrit la femme idéale de l’alt-right comme une bonne épouse, une bonne mère qui éduque ses enfants blancs à la maison tout en alimentant un blogue ou un site « pour lutter contre les politiques antiblanches ».













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