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    Comment le dire?

    Le «lo-fi», l’amour du son sale

    La démarche «lo-fi» d’artistes comme Beck était considérée dans les années 1990 comme «l’antithèse de Bon Jovi».<br />
 
    Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse La démarche «lo-fi» d’artistes comme Beck était considérée dans les années 1990 comme «l’antithèse de Bon Jovi».
     

    La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui : lo-fi.


    À la recherche de réconfort, certains mélomanes se tourneront, par les jours mélancoliques, vers le clavier désaccordé et la voix de fausset de Daniel Johnston. Ou quoi de mieux qu’une vieille cassette « qui griche » de Nirvana ou Sebadoh pour accompagner des moments de frustration ?

     

    Voile de bruit blanc, coupures soudaines, échos, distorsions en tout genre ; les imperfections sonores de l’enregistrement artisanal sont vues comme des gages d’authenticité. Le « lo-fi », plus qu’un procédé technologique d’enregistrement, est devenu le signe d’une mentalité de rejet des conventions.

     

    Avant tout, de quoi parle-t-on, exactement, lorsqu’on emploie l’expression lo-fi ? La contraction de l’expression « low fidelity », ou basse fidélité, était d’abord réservée aux productions faites à la maison, de qualité « démo ». La cassette quatre pistes est souvent citée comme outil de prédilection.

     

    « Le terme “lo-fi” signifie un son de qualité inférieure, des chansons enregistrées à la maison, par exemple », explique le journaliste et chroniqueur musical Olivier Robillard Laveaux.

     

    Dans son contexte

     

    Lorsqu’il tente d’exprimer la réalité du lo-fi en français, Olivier Robillard Laveaux hésite. « C’est une très bonne question. Quel mot on pourrait employer ? », demande-t-il. Il avance d’abord « son de piètre qualité », mais cette formule n’exprime pas le côté artisanal et artistique de la démarche.

     

    « Pour décrire, souvent, je vais parler d’un son sale, je pense », ajoute-t-il, le doute dans la voix.

     

    « L’histoire des musiques populaires se véhicule souvent dans le spectre anglophone, précise Danick Trottier, professeur de musicologie à l’UQAM. Tenter de le traduire irait à l’encontre du sens commun. Ce sont des musiques tellement rattachées au monde anglophone. »

     

    L’universitaire compare avec le mot « grunge », un autre terme musical, dont l’interdépendance avec le lo-fi est limpide. « Il n’y a rien à faire avec ça ! On ne peut pas sortir ces courants de leur contexte d’émergence, qui est anglophone. »

     

    Dans ses écrits scientifiques, le professeur Trottier préconise l’emploi en anglais, expliqué en français en notes de bas de page.

     

    « Ce sont des concepts qui sont tellement intégrés, ajoute-t-il. Les traduire les vide d’une partie de leur sens. Dans le cas précis du son lo-fi, on parle non seulement de la technique d’enregistrement, mais aussi d’une perception très subjective que l’on veut inciter chez l’auditeur. Essayer de traduire cette subjectivité en français, ce serait difficile. »

    C’est une musique qui se destine à être underground
    Nicolas Tittley, journaliste culturel
     

    Un besoin d’authenticité

     

    Car le qualificatif signifie plus que les seules caractéristiques techniques de l’enregistrement.

     

    Vincent Peake, l’un des pionniers de la scène rock hardcore au Québec, membre de Grimskunk et de Groovy Aardvark, se dit amateur de cette façon de faire depuis toujours.

     

    « Je suis un grand féru d’histoire de musique, précise le chanteur. Le vieux blues, le country des années 1920, 1930, c’est complètement lo-fi. Dans les premiers enregistrements de Chuck Berry, par exemple. On fonctionnait souvent avec une guitare, une seule prise, puis tu sais que c’est celle-là la bonne parce que c’est un moment qui est capté. C’est ça, dans le fond : c’est la pureté du moment. »

     

    Olivier Robillard Laveaux, visiblement amateur de sons crus, parle avec adoration d’une de ses idoles, Rick White. Le membre du groupe originaire de Moncton Eric’s Trip, signé sur la reconnue étiquette de Seattle Sub Pop au début des années 1990, est pour lui l’incarnation ultime du lo-fi.

     

    « Rick White enregistrait tous ses albums sur un quatre pistes, se rappelle Robillard Laveaux. Mais il faisait son gros possible ! Il avait juste ça sous la main, ce n’était pas un choix. »

     

    Si de nombreux groupes rock de cette période adoptent la technologie de bas étage pour s’enregistrer, c’est donc d’abord par manque de moyens. Mais la débrouille et l’esprit « DIY » (fait soi-même) ne datent pas de la chute du mur de Berlin, évidemment.

     

    « Des gens qui ont eu une approche lo-fi, il y en a eu à toutes les époques, renchérit Nicolas Tittley, journaliste culturel. C’est en fait devenu une posture. On pourrait dire que presque tout le mouvement punk, c’est du lo-fi. Les gens s’improvisaient techniciens de son, puis on y allait ! »

     

    C’est au tournant des années 1990 que le mot est devenu le nom d’une culture musicale. Si les Beat Happening, Pavement et autres Guided by Voices sont si nombreux à rejeter le son clair du grand studio pour aller vers la saleté des mauvaises bandes, c’est en réaction à une industrie jugée fausse.

     

    « C’était une façon de dire “On est tannés du rock surproduit ! C’est ça qui va nous différencier”, se rappelle Nicolas Tittley. Lo-fi, c’est le son d’un artiste sans concession face aux conventions de la musique pop. Tout ce qui compte, c’est la musique, l’émotion qu’on véhicule. »

     

    De fait, en 1994, un article consacré à Beck, dans le Chicago Tribune, alors que sa pièce Loser atteint le top 15 du Billboard, décrit les artistes de l’époque avec une démarche lo-fi comme « l’antithèse de Bon Jovi ».

     

    « C’est une musique qui se destine à être underground, précise Nicolas Tittley. Ça n’atteignait tellement pas les normes radiophoniques, ça ne répondait à aucun critère de l’industrie. »

     

    Vincent Peake se rappelle un mouvement très lié à une idéologie de simplicité volontaire. « Oui, c’était un pied de nez à l’industrie commerciale de la part de bands qui sont partis de rien, dit-il. Mais ça vient avec tout un style de vie alternatif. Ça nous dit que ce n’est pas nécessairement parce que tu as plein de choses que tu es plus heureux. »

     

    Des artistes actuels sont aussi nombreux à avoir cette vision, faut-il le préciser. Olivier Robillard Laveaux cite en exemple Mac DeMarco ou Bernard Adamus, qui ont effectivement un message très loin de la glorification financière.

     

    Anti-propre

     

    Alexandre Fontaine Rousseau a fait paraître cette année le recueil Musiques du diable et autres bruits bénéfiques. Lorsqu’interrogé sur le courant lo-fi, celui-ci répond : « C’est le genre de terme un peu flou qu’on utilise un peu à toutes les sauces. Mais en même temps, on sait très bien ce qu’il représente. »

     

    Selon lui, l’émergence lo-fi des années 1990 n’était pas seulement une réponse à des ondes radio trop formatées, mais, plus largement, à une époque trop lisse.

     

    « Personnellement, je suis de l’école du broche à foin, dit-il. Je trouve que c’est nécessaire, un peu de saleté. Il y a cette idée de résister à la professionnalisation de tout, à la propreté généralisée. On assiste à un retour de cela aussi en ce moment, un retour à la glorification de l’argent. Je crois que ça explique aussi pourquoi on voit autant de gens qui font des zines à la photocopieuse, par exemple. C’est toute une culture de réappropriation de la technologie. »

     

    Nicolas Tittley abonde dans le même sens : la perfection devient vite aliénante. « La vie, ce n’est pas toujours propre, dit-il. Des fois, il faut sentir le cru, le sale. Ça nous ramène au fameux vers de Leonard Cohen “There’s a crack in everything/ that’s how the light gets in”… Il y a une fissure dans tout, et c’est par là que passe la lumière, le vivant. »

    Les origines du lo-fi L’obsession de la fidélité audio remonte à aussi loin que la technologie d’enregistrement. Aussi tôt qu’en 1915, la compagnie Edison met en marché une nouvelle collection de phonographes. Pour en faire la publicité, la marque organise des séances d’écoute, où l’on invite les artistes enregistrés à chanter en parallèle avec leur voix enregistrée, pour montrer la qualité sonore.

    En 1948, la bande magnétique permet d'« éditer » les enregistrements. On commence à construire les chansons en studio à partir de plusieurs prises.

    Le garage rock des années 1960 et le punk de la fin des années 1970 sont des précurseurs du son lo-fi. Certains albums des Beach Boys, notamment, ont été enregistrés dans le studio maison que s’était aménagé Brian Wilson en 1967.

    R. Stevie Moore, guitariste, claviériste, percussionniste et homme-orchestre, s’adonne à l’enregistrement maison dès 1966. Pionnier de l’artisanal, il est considéré par plusieurs musiciens lo-fi comme une inspiration.

    Inventé à la fin des années 1980, le terme lo-fi décrit alors des méthodes d’enregistrement primitives bon marché. Daniel Johnston est souvent cité comme tête d’affiche du courant.












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