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    Langue française: savoir lire les indicateurs avant de partir en peur

    24 août 2017 | Monelle Guertin - Doctorante en linguistique et chargée de cours au Département de linguistique de l’UQAM | Actualités en société
    «L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité du français au Québec se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société», estime l'auteure.
    Photo: Olivier Zuida Le Devoir «L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité du français au Québec se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société», estime l'auteure.

    Pourquoi la langue parlée à la maison et la langue maternelle ne sont-elles pas des indicateurs démolinguistiques qu’on doit considérer, dans les circonstances, comme les plus dangereux et les plus pertinents pour la vitalité du français au Québec ?

     

    Non, je le signale d’emblée, je ne suis pas à la solde du Parti libéral du Québec ni militante d’un groupe de pression pour les droits des anglophones ou des gens issus des communautés culturelles (même si je crois fermement en leurs droits, mais c’est un autre sujet). Je suis une Québécoise, francophone, sensible et sensibilisée à la situation du français au Québec, qui a travaillé en francisation et qui se spécialise actuellement au niveau doctoral en sociolinguistique du français en Amérique du Nord.

     

    À la suite des chiffres inexacts parus dans les médias après que Statistique Canada eut publié un premier rapport dans lequel des erreurs s’étaient glissées, on a pu voir s’enflammer des gens, des politiciens et des organismes sur les réseaux sociaux et dans la presse.

     

    Le fameux déclin tant redouté était à nos portes. De plus en plus de gens, selon ces faux premiers chiffres, parlaient l’anglais à la maison ou étaient de langue maternelle anglaise ! Ces augmentations, entre les recensements de 2011 et de 2016, se sont montrées parfois tellement importantes, notamment en région (par exemple à Rimouski : 164 %), qu’elles ont, d’une part, semé une panique chez certaines personnes et, d’autre part, éveillé de sérieux soupçons chez des observateurs, disons, plus habilités à interpréter les statistiques démolinguistiques, ce qui a conduit à des rectifications.

     

    On aurait dit que, telle une pâte à pizza, la communauté de langue maternelle anglaise avait connu une dilatation fulgurante et que les nouveaux arrivants préféraient massivement l’anglais ; cela suscitait l’inquiétude. Et ce, malgré le fait que ce premier rapport montrait, déjà, que plus de 94 % de la population connaît le français de manière à soutenir une conversation et que la situation se montre stable à Montréal (voir l’article du Devoir du 3 août 2017).

     

    Chiffres révisés, erreur de logiciel corrigée, le français, globalement, n’est pas sous l’emprise d’un affreux « déclin ». L’extermination n’est pas à craindre. Si, selon Statistique Canada, le français comme langue maternelle a finalement moins reculé qu’on le croyait (de 79,7 % à 79,1 %, soit de 0,6 %) — de même que pour l’anglais —, le français comme langue parlée à la maison a, de son côté, légèrement augmenté (de 87 % à 87,1 %, soit de 0,1 %).

     

    Mais que veulent dire ces indicateurs ?

     

    Langue d’usage public

     

    Tout d’abord, la langue maternelle est la première langue apprise par une personne dans son enfance, et toujours comprise ; cela ne veut pas dire que le locuteur ne parle pas couramment une autre langue, comme le français, dans la vie de tous les jours. De nouvelles vagues d’immigration amènent avec elles des gens dont la langue maternelle n’est pas le français, c’est bien naturel, mais cela n’exclut pas qu’ils parlent le français ou s’intègrent en français à la société.

     

    De deux, la langue parlée à la maison est la langue utilisée dans la sphère privée ; encore une fois, cela n’indique en rien que la langue utilisée dans l’espace public n’est pas le français. Par exemple, si un immigrant mexicain parle espagnol au foyer avec sa conjointe hispanophone, cela ne signifie pas qu’ils ne parlent pas français à l’extérieur ni même français comme deuxième langue au foyer.

     

    L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité (et la mesure du danger) du français au Québec, en ce moment, se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société. Quand on lit que de 94,5 % de la population est en mesure de soutenir une conversation en français, on comprend que la langue française exerce toujours un attrait important.

     

    Dans une entrevue à la radio de Radio-Canada, le 17 août, Jean-Pierre Corbeil rapporte plutôt, après correction, une « relative stabilité du français [suivant différents indicateurs] plutôt qu’un recul ». De plus, il mentionne qu’une immigration importante en provenance de pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne explique en partie la baisse des taux pour les indicateurs (français et anglais) de langues maternelles ou parlées à la maison, tout en soulignant que la majorité de ces immigrants « parlent le français dans l’espace public, voire à la maison de façon secondaire ou principale ».

     

    Finalement, on sait qu’avec des lois, comme la loi 101, qui encadrent l’apprentissage du français chez les enfants des immigrants et l’usage de la langue dans l’espace public, à la troisième génération, les langues d’origine sont généralement abandonnées au profit du français, et les descendants des immigrants, sauf exception, sont complètement intégrés linguistiquement. Si, par ailleurs, on a des critiques à adresser au gouvernement libéral en matière de politiques et de mesures nouvellement adoptées en francisation (budget, entre autres), faisons-le. Mais les solutions ne sont peut-être pas du côté péquiste ou encore caquiste… Humble avis personnel.

     

    Se questionner sur ses réflexes

     

    Ce qui choque parfois parmi les réflexions du public et de certains commentateurs, c’est l’ampleur de la réaction. Doit-on évoquer, pour apaiser les craintes, le réel péril (et le véritable déclin, quand ce n’est pas l’extinction tout court) que vivent les locuteurs des langues autochtones au Canada ? Une interprétation selon laquelle les choix des immigrants sont automatiquement des choix contre nous fait penser à une susceptibilité mal placée : on se sent visé, on les soupçonne de ne pas avoir d’assez bonnes intentions, alors que les chiffres sont plus positifs que négatifs. On crie au danger.

     

    On a par moments l’impression que, dans l’esprit de certaines personnes, les immigrants n’ont pas le droit de parler leur langue à la maison. Réflexe de peur, à tout le moins, qu’on peut interroger. Parler sa propre langue à la maison, quand on vit dans un pays où la langue officielle n’est pas notre langue maternelle, est un fait internationalement incontestable et un comportement normal. Mettons n’importe quelle famille québécoise, française ou américaine, au défi de s’installer en Amérique latine ou en Asie et de se retrouver, le soir, autour du repas familial, en échangeant strictement dans la langue du pays d’accueil. Même avec la meilleure des intentions, sauf situations exceptionnelles (si, par exemple, un des conjoints est natif du pays), ça n’arrivera pas dans la grande majorité des cas. Ces gens chercheront même souvent à mettre leurs enfants dans des écoles où l’enseignement est prodigué dans leur langue… Et ce n’est pas simplement une question de manque de volonté.













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