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    Liberté d'expression — Est-ce correct de frapper un nazi?

    23 août 2017 | Hadrien Chénier-Marais - Candidat à la maîtrise, Département de science politique, Université de Montréal | Actualités en société
    La question est apparue lorsqu’une vidéo de Richard Spencer, chef de file du mouvement «alt-right», en photo, se faisant frapper par un militant du mouvement antifasciste devint virale au mois de janvier dernier.
    Photo: Chip Somodevilla / Getty Images / Agence France-Presse La question est apparue lorsqu’une vidéo de Richard Spencer, chef de file du mouvement «alt-right», en photo, se faisant frapper par un militant du mouvement antifasciste devint virale au mois de janvier dernier.

    Est-ce correct de frapper un nazi ? Cette question est apparue lorsqu’une vidéo de Richard Spencer, chef de file du mouvement alt-right, se faisant frapper par un militant du mouvement antifasciste devint virale au mois de janvier dernier. Si, jusqu’à tout récemment, j’étais de ceux qui répondaient catégoriquement par la négative, les événements de Charlottesville sont venus remettre en question cette conviction.

     

    La liberté d’expression est une des pierres angulaires de l’idéal démocratique. Si la citation « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrais jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » a longtemps traduit l’importance de la liberté d’expression, la plupart des sociétés occidentales ont limité celle-ci en excluant certains types de discours, tels les discours haineux ou incitant à la haine. Cependant, les autorités n’ont pas tendance à punir certains groupes usant de ces rhétoriques, comme le montre la résurgence des groupes néonazis, suprémacistes blancs, xénophobes, homophobes et autres, ici comme ailleurs, qui peuvent manifester impunément leurs convictions. L’apogée de cette tolérance a eu lieu à Charlottesville lorsque plusieurs de ces groupes se sont réunis pour la manifestation « Unite the Right » qui visait à dénoncer la décision de déboulonner une statue de Robert E. Lee, général sudiste et esclavagiste notoire. Lors de ces manifestations, on a vu des manifestants parader avec des torches, crier des slogans nazis, insulter des passants sur la simple base de la couleur de leur peau et charger des contre-manifestants pacifistes en voiture, faisant, par le fait même, un mort et une vingtaine de blessés. […]

     

    Un paradoxe

     

    Karl Popper, philosophe autrichien, a développé un paradoxe qui traduit tous les dangers de permettre et de tolérer l’intolérance. En effet, dans son paradoxe de la tolérance, il explique que la tolérance absolue ou illimitée qui permet l’expression de discours intolérants mène à l’éradication de la tolérance puisque les discours intolérants deviennent alors banals, au même titre que les discours tolérants. Il explique ainsi la montée des mouvements fascistes et nazis en Europe dans la période entre les deux guerres. Selon Popper, pour permettre à la tolérance de s’épanouir et de prospérer au sein de la société, il faut faire preuve d’intolérance face aux mouvements intolérants, d’où le paradoxe. Cette intolérance face à l’intolérance, toujours selon Popper, peut aller jusqu’à l’utilisation de la force.

     

    Selon cette logique, la réponse à la question initiale, est-ce correct de frapper un nazi ?, devient indéniablement oui puisque frapper ce dernier est une expression d’intolérance face à l’intolérance.

     

    D’un autre côté, notre conception de la démocratie moderne veut que chaque idée puisse s’exprimer librement et de façon pacifique dans l’arène politique et publique. En effet, la démocratie occidentale est basée sur l’idée que le débat public est bénéfique et qu’il aide à la progression de la société. Elle est aussi basée sur l’idée qu’une fois que le débat a eu lieu, tous en acceptent le résultat. Cette même conception veut que tous puissent se reconnaître dans les choix électoraux qui s’offrent à eux, que ce soit par l’existence de multiples partis politiques ou par l’existence de mouvements ou de franges au sein de ceux-ci. Cela vaut aussi pour les idées moins populaires, plus radicales et intolérantes, comme le sont le néonazisme, le suprémacisme blanc et d’autres mouvements de ce type.

     

    Lorsque les partisans d’idées ou de valeurs précises ne trouvent pas d’espaces démocratiques leur permettant l’expression de ces idées, on peut dès lors parler d’échec démocratique. C’est un peu l’approche que préconise Slavoj Zizek, philosophe slovène, lorsqu’il dit que la réponse aux provocations des groupes alt-right ne réside pas dans la violence, mais plutôt dans une élévation du débat et que les progressistes devraient répondre en devenant les porte-étendards de la décence, de la politesse et des bonnes manières.

     

    Selon cette logique, le fait que quelqu’un exprime des idées intolérantes n’est pas un justificatif valable pour frapper cet individu. Dès lors, frapper Richard Spencer pour ses idées est un geste antidémocratique puisqu’il nie le droit à certaines idées d’être exprimées dans la même arène et selon les mêmes règles que des idées plus largement admises.

     

    Si pour certains la réponse à la question « est-ce correct de frapper un nazi ? » semble être d’une simplicité évidente, la réalité est tout autre. Cette question nous force à réfléchir au plus haut point sur les valeurs qui nous semblent chères comme société. Devons-nous lutter contre l’intolérance quitte à être intolérants à notre tour comme le suggère Karl Popper ou devons-nous plutôt essayer de maintenir de plus hauts standards démocratiques et favoriser la décence, la politesse et les bonnes manières ? Alors, est-ce correct de frapper un nazi ? La question mérite d’être posée.













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