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    Marinoni et l’enchantement de ses 80 ans

    Disons que je m’appelle Giuseppe Marinoni. Disons. Du moins pour les besoins du début de cette chronique. Après tout, « je » est un autre, nous a appris Rimbaud. Et « je » est aussi « les » autres, nous reste-t-il à apprendre.

     

    En 2017, j’ai 80 ans. Samedi dernier, sur la piste du vélodrome de Milton, j’ai tenté de battre le record de l’heure cycliste dans ma catégorie d’âge. Ce record est de 38,657 km en 60 minutes. Cela ne vous dit rien. Mais c’est rapide. Il m’a manqué 200 mètres pour y arriver.

     

    Pendant une heure, il faut savoir torturer la mort en soi. Rouler à fond tout en rond sur la piste lisse d’un vélodrome suppose d’apprivoiser sa douleur jusqu’à ce qu’elle devienne son alliée. Il faut s’oublier assez pour que gonfle, dans sa douleur, le bonheur de ce qu’on essaye de réaliser. C’est en somme savoir se faire la guerre. Une fois qu’on s’est vaincu, c’est là qu’on a gagné.

     

    Dans mon jeune âge, j’ai appris le métier de tailleur d’habits en Italie. Mais c’est le vélo qui me passionnait. En 1966, je suis venu au Québec participer au Tour du Saint-Laurent, une grande course. Jean-Claude Labrecque lui a consacré un film formidable. Puis j’ai fait d’autres courses. Je les gagnais toutes, ou presque. J’ai été un bon coureur cycliste.

     

    Je devais repartir en Italie. Je suis resté au Québec. Pour Simonne. À notre mariage, au sortir de l’église, les amis et la famille ont fait pour nous une arche d’honneur en tenant à bout de bras des roues de vélo. C’était beau. Mon habit, c’est moi qui l’avais taillé.

     

    Puis, j’ai appris à tailler des vélos dans l’acier. J’ai appris en regardant en silence un maître italien dans son atelier. Aux Jeux olympiques de Montréal, la moitié de l’équipe canadienne enfourchait déjà mes machines. Puis, aux Jeux de Los Angeles en 1984, j’ai aussi fabriqué une partie des vélos de l’équipe américaine. À peu près 80 % des vélos de course au Québec portaient alors mon nom dans les pelotons.

     

    Avec Simonne, on travaillait tout le temps. Je ne suis pas monté à vélo pendant des années. Quand je m’y suis remis, je suais de la rouille. L’an passé, j’ai fait 12 000 km à vélo, tout en continuant de travailler à l’atelier. Ce record de l’heure, je vais essayer de le battre encore, cette fois au vélodrome de Mexico. Là-bas, en altitude, même les rêves sont plus rapides…

     

    Voici, je suppose, à peu près ce que raconterait ce diable d’homme s’il écrivait ce matin. Mais c’est bien moi qui parle. C’est moi qui démonte la mécanique de son histoire pour la remonter à ma manière, en l’huilant de mes mots.

     

    Dans l’ivresse de dépasser son âge, Marinoni s’est livré pour la deuxième fois de sa vie à l’orgie athlétique d’un record de l’heure. Il détient déjà le record des 75-79 ans. Qui peut en faire autant ? En janvier cette année, à 105 ans, le Français Robert Marchand a parcouru pour sa part 22,547 km sur la piste d’un vélodrome.

     

    À de tels âges, pour des êtres pareils, ce n’est plus exactement de course qu’il s’agit, mais plutôt de la poursuite personnelle d’un rêve. Le sport s’illustre ainsi, grâce à eux, tel qu’il devrait toujours être : une aventure pour son compte personnel, une intensification de soi, une gageure contre soi-même au nom de quelque chose qui nous dépasse.

     

    Peut-être est-ce parce que Marinoni montre qu’il n’est pas sage de renoncer à ses possibilités qu’autant de jeunes se sont déplacés pour l’acclamer au vélodrome la fin de semaine dernière ? Les estrades étaient archipleines.

     

    Avant d’être le fait d’un destin biologique, le vieillissement est surtout un destin social. Lorsqu’on lui demanda quel était, à son âge avancé, le secret de sa longévité, le premier ministre anglais Winston Churchill répondait, tout en tirant sur son gros cigare : « No sports ! » Ce fut en fait la réponse de toute une génération.

     

    Nous voici désormais devant des déluges permanents de chiffres et d’attitudes publiques qui confinent le sport au faux-semblant. Cela nous donne des dirigeants qui se croient obligés de faire valoir leur compétence par la manifestation de leur volonté sportive supposée. Ainsi un Donald Trump s’avisait-il cet été de faire savoir qu’il est capable de réaliser des tirs parfaits au football et au hockey, sans parler de ses prouesses au golf. N’est-ce pas le même homme qui, en 2016, dans un livre intitulé Trump Revealed, affirmait que hormis le golf, le sport est malavisé puisqu’il s’agit d’une dépense inutile d’énergie ?

     

    Son homologue nord-coréen Kim Jong-un réalise quant à lui d’étonnantes prouesses. Il réussit régulièrement, paraît-il, quelques trous d’un coup lors d’une seule et même partie de golf. Et on ne parle pas des images innombrables de Vladimir Poutine présenté en athlète surdimensionné.

     

    Le sport est devenu un calcul, une image, de la fausse monnaie. C’est Denis Coderre qui s’invite à la télévision pour montrer qu’il tente de perdre du poids à vélo au beau milieu de son bureau. C’est la chef de l’opposition, Valérie Plante, qui se sent l’obligation de tourner une vidéo pour informer la population qu’elle participe à un triathlon.

     

    Chez ces gens-là, on comprend que ce n’est pas tant le dépassement de soi qui les intéresse que la volonté de nous voir nous émouvoir devant leur statue de chair, devant leur volonté de puissance sur d’autres théâtres. Chez Marinoni, à l’inverse, le sport exprime d’abord une volonté de vivre, de se dépasser dans son existence. Ce qui s’avère beaucoup plus intéressant. D’autant plus à 80 ans. Je lève mon chapeau, en tout cas.













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