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    Perspectives

    La mémoire déboulonnée de la guerre civile américaine

    Démonter une plaque conduit-il à l'effritement de l'histoire?

    Un bronze du président déchu des États confédérés, Jefferson Davis (à gauche), dans un hall du Capitole à Washington, D.C.
    Photo: Mark Wilson Getty Images/Agence france-presse Un bronze du président déchu des États confédérés, Jefferson Davis (à gauche), dans un hall du Capitole à Washington, D.C.

    Tandis que gronde aux États-Unis l’extrême droite qui s’oppose au déboulonnement de statues érigées à la gloire de figures associées à la défense de l’esclavage, faut-il gommer au même moment, au Canada, le souvenir qu’a joué cette colonie britannique durant la terrible guerre civile qui déchira les États-Unis entre 1861 et 1865 ?

     

    « Le Canada uni britannique a joué un rôle important en faveur du pouvoir sudiste durant la guerre civile américaine, soutient l’historien Jean Lamarre, professeur au Collège militaire royal de Kingston. L’article du Devoir publié mardi le précisait très bien : Montréal a été une plaque tournante pour les activités sudistes. On y a élaboré notamment des moyens pour contourner, en faveur du Sud, le blocus établi par le Nord. »

     

    Depuis 1957, une plaque boulonnée sur un mur du centre-ville de Montréal soulignait que le président déchu des États confédérés, Jefferson Davis, s’était réfugié là après la guerre, avec sa famille, tout comme d’autres sudistes fervents. Or, le jour même de la parution de l’article du Devoir, la direction de La Baie prenait la décision de retirer immédiatement du mur ouest de son bâtiment du centre-ville de Montréal cette plaque commémorative.

     

    La plaque avait été installée 90 ans après la fin de la guerre par une association féminine de descendantes de combattants sudistes, la United Daughters of the Confederacy. Durant les années 1980, elle avait été volée, avant d’être réinstallée.

     

    En fin de journée mardi, deux employés de La Baie munis d’un grand marteau ont tout simplement arraché la plaque sans faire de commentaires. La scène a été filmée par le journal The Gazette et CBC. On y voit les deux employés empoigner à bout de bras la plaque et repartir avec celle-ci.

     

    Qu’advient-il de cette plaque ? Pourquoi exactement a-t-on cru bon l’enlever maintenant, après tant d’années ? Tiffany Bourré, directrice des communications de La Baie, a refusé de répondre au Devoir à ce sujet, se contentant d’un courriel laconique, en anglais, indiquant en trois mots que la plaque avait été tout simplement enlevée. De nombreuses relances auprès de la plus vieille compagnie à charte au Canada n’ont pas permis d’en savoir plus. Silence complet.

     

    Assassiner le passé

    Le lien entre Montréal et les confédérés est important. Il faut le rappeler. Et enlever une plaque ne va pas aider à ce qu’on s’en souvienne.
    L'historien Jean Lamarre, professeur au Collège militaire royal de Kingston

    L’historien Jean Lamarre est un spécialiste de l’implication du Canada dans la guerre civile américaine. Il a notamment écrit sur les Canadiens français partis s’engager pour les armées du Nord, sous la gouverne du président Lincoln. Abraham Lincoln a été assassiné, comme on le sait, en 1865 par John Wilkes Booth, lequel avait séjourné auparavant à Montréal, comme d’autres comploteurs.

     

    Le professeur Lamarre ne s’explique pas qu’on puisse confondre la situation qui prévaut aux États-Unis à l’égard de ce conflit et la question de la mémoire au Québec. Si la mémoire de la guerre civile américaine est prétexte chez nos voisins du Sud à projeter des conceptions idéologiques d’extrême droite, il n’en va pas de même au Canada. À Montréal, les militants d’extrême droite ne faisaient pas de ce rappel historique un tremplin pour leurs idées.

     

    « Je comprends ce qui se passe ces jours-ci au sud des États-Unis, mais cela n’est pas du même ordre ici. Ce n’est pas du tout la même situation ! Cette plaque rappelait un fait historique : l’ancien président Davis a séjourné à Montréal. C’est un fait. Je suis contre le fait qu’on enlève, comme ça, des traces de l’histoire, même si celle-ci peut être un peu malheureuse parfois. Ce n’est pas positif si on veut parvenir à se rappeler ce qui s’est passé. Et ce n’est pas parce qu’on a vécu quelque chose de malheureux qu’il convient de l’oublier comme société. »

     

    Les sudistes recevaient des appuis politiques et cléricaux importants au Canada uni. Pour le clergé, les valeurs du monde agricole défendues par les sudistes étaient plus près de leur conception du monde que celles de l’univers de la ville et de l’industrie des États du Nord. « Le lien entre Montréal et les confédérés est important. Il faut le rappeler. Et enlever une plaque ne va pas aider à ce qu’on s’en souvienne. » Pour l’historien, il s’agit d’un geste qui manque de perspective historique. « C’est peureux. »

     

    Du faux-semblant

     

    Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal, abonde dans le même sens. Enlever une plaque « est un geste facile ». D’autant plus, dit-il, que le nombre de personnes qui savaient qu’elle était là est faible. « Si on commence à écrémer tout le paysage urbain pour faire semblant de régler des problèmes de justice sociale, ce n’est pas fini ! »

     

    Défenseur du patrimoine montréalais, Dinu Bumbaru rappelle que « la personnalité de Montréal tient justement au caractère complexe de son histoire ».

     

    Les gestes à la pièce pour enlever une plaque ou renverser un monument lui apparaissent hautement discutables. « Quand il y eut le massacre de Polytechnique en 1989, il s’est trouvé des gens pour réclamer qu’on enlève du paysage urbain tous les monuments où on pouvait voir un fusil. Faut-il enlever tous les monuments aux soldats morts à la guerre ? Bien sûr que personne n’aime la guerre ! Mais ça existe tout de même. »

     

    Une partie de sa réflexion à l’égard du patrimoine lui vient, dit-il, des suites de l’effondrement de l’Union soviétique. « Quand l’URSS est tombée, on a passé par-dessus bord des oeuvres majeures, réalisées par les meilleurs artistes d’une société particulière. Fallait-il le faire ? » Des musées s’emploient aujourd’hui à présenter ce qui a pu être sauvé des représentations que se donnait une société à un moment précis de son histoire.

     

    Dans cette volonté de lisser l’histoire pour en faire disparaître les aspérités, où s’arrêter ? se demande Dinu Bumbaru. « Nos musées sont pleins de représentations d’empereurs romains qui n’étaient certainement pas de grands défenseurs des droits de la personne. Faut-il aussi les enlever, les cacher ? »

     

    L’usage du temps

     

    Dans l’Antiquité romaine, il était courant de tenter d’effacer les traces du passé d’un empereur ou d’autres personnages majeurs afin de mieux faire luire le présent. C’est ce qu’on appelle en latin damnatio memoriae. Un empereur pouvait ainsi tenter d’effacer aussi vite que possible la place que l’histoire ferait à un prédécesseur. Le résultat en était tout aussi limité que celui des autodafés : l’histoire a bien montré qu’on n’élimine pas des idées en faisant brûler ou interdire les livres qui les portent.

     

    Cette damnatio memoriae existe toujours dans nos sociétés, soutient le doctorant en histoire ancienne Pierre-Luc Brisson. Mais, « à l’exception [notable] qu’aujourd’hui, il s’agit plutôt d’un exercice de réflexion sur notre propre passé ». Renverser des statues ou déboulonner des plaques est une pratique vieille comme le monde.

     

    Mais, à la différence des pratiques des Anciens, elle résulte désormais d’une évolution des mentalités. « Durant l’Antiquité, il s’agissait d’une pratique politique plus expéditive, contemporaine, immédiate. » Plusieurs sociétés l’adoptent spontanément. D’ailleurs, dit Brisson, « les Égyptiens l’ont pratiquée bien avant les Latins. L’exemple d’Akhenaton est assez connu : on a littéralement martelé son nom de l’ensemble des monuments publics d’Égypte. C’était, disons, un “outil” — extrême, certes — entre les mains des politiciens et non pas la résultante d’une réflexion plus large du peuple sur son propre passé. »













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