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    Quelques arpents de lacs

    Un lac de contes et de légendes

    Le réservoir Taureau enflamme l’imagination de ses habitants depuis l’époque des draveurs

    Les grandes plages de sable doré attirent un grand nombre de villégiateurs au nord de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière.
    Photo: Parc régional du lac Taureau Les grandes plages de sable doré attirent un grand nombre de villégiateurs au nord de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière.

    Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Aujourd’hui : le réservoir Taureau, son village submergé et ses innombrables légendes.


    Un village de colons enseveli sous les flots. Un clocher d’église submergé que l’on peut apercevoir quand le niveau de l’eau est bas. Le tintement de ses cloches soufflé par le vent, à la brunante, aux abords de l’ancienne rue Principale. Sans oublier les travailleurs polonais coulés dans le béton lors de la construction du barrage, les draveurs noyés, les histoires de bûcherons, de chasse-galerie, de vol de bois et d’enquêteurs assassinés…

     

    Sur le réservoir du lac Taureau, haut lieu de villégiature au nord de Saint-Michel-des-Saints, les légendes rejoignent la réalité et certaines sont encore si vivantes que le parc régional de la Matawinie entend leur donner vie à des fins patrimoniales et récréotouristiques.

     

    « Je reçois tout plein de courriels de plongeurs qui souhaitent aller explorer les fonds du lac, aux abords de l’île du Village, pour voir le clocher submergé. Le problème — outre le fait qu’on n’y voit pas à dix pieds parce que l’eau est trop trouble —, c’est qu’il n’y a pas de clocher au fond du lac », affirme, sourire en coin, l’historien Gilles Rivest.

     

    Le village de colonisation de Saint-Ignace-du-Lac a bel et bien été englouti lors de la construction du barrage qui a noyé toute la région pour créer le réservoir Taureau, en 1931. Ses habitants ont été contraints à l’exil. Mais, contrairement au reste du village, l’église n’a pas été inondée ; elle a été déménagée dans le village de Saint-Michel-des-Forges.

     

    L’île du Village

     

    Le bateau approche de « l’île du Village ». C’est l’ancienne colline de Saint-Ignace-du-Lac qui s’est transformée en île lorsque l’eau a monté dans le réservoir. « L’église avait été construite sur cette colline, précise l’historien. Regardez, on voit encore les fondations, ici sur la plage. »

     
    On ne s’entend pas là-dessus, mais certains disent que c’est parti d’ici, la légende de la chasse-galerie
    Gilles Rivest, historien

    C’est en 1981, un peu par hasard, que Gilles Rivest a appris l’existence d’un village de colons sous le réservoir Taureau. Il avait été engagé par un organisme local pour écrire l’histoire de l’ancien village de Saint-Ignace-du-Lac, à l’occasion du 50e anniversaire de l’exil de ses habitants.

     

    « En quelques décennies à peine, les gens du coin avaient déjà plus ou moins oublié ce qui s’était passé ici et l’histoire orale était déjà toute déformée, donnant lieu à d’innombrables légendes », raconte l’ancien professeur d’histoire, devenu directeur d’école.

     

    Gilles Rivest a décidé de remonter à la source. À cette époque, plusieurs anciens habitants de Saint-Ignace-du-Lac étaient encore vivants. L’historien les a rencontrés, il a fouillé les archives et documenté cet important déplacement de population. Il n’a jamais arrêté depuis, fasciné par cet événement qui n’a pratiquement eu aucun écho dans la société québécoise. « On parle encore de la déportation des Acadiens, mais qui, au Québec, sait que 700 colons ont été forcés à l’exil ici même sur le lac Taureau ? »

     

    Ouidja

     

    On accoste sur une magnifique plage de sable doré, pratiquement déserte en cette matinée nuageuse de juillet. Gilles Rivest connaît l’île comme personne. Avec ses élèves du cours d’histoire de quatrième secondaire, il a creusé, défriché, exploré l’île dans chacun de ses recoins. Il a trouvé des ossements humains et des pierres tombales de l’ancien cimetière, des objets domestiques, des fers à cheval et des débris d’anciennes charrettes. Il a même trouvé des mâchoires de vache chez l’ancien boucher Bazinet… « J’ai gardé plein d’affaires chez moi, en me disant que ça pourrait servir, si jamais quelqu’un décide de faire un musée… »

     

    Ce n’est pas encore un musée, mais depuis deux ans, la Société de développement des parcs régionaux de la Matawinie a décidé de mettre en valeur le côté patrimonial de cette île à des fins récréotouristiques.

     
    Photo: Gilles Rivest Les fondations de l’ancienne église, déménagée dans le village de Saint-Michel-des-Forges, demeurent visibles sur une île qui n’était qu’une colline avant l’inondation de la région.

    Francis Lacelle, coordonnateur du parc régional du Lac Taureau, nous guide à travers les sentiers fraîchement aménagés sur l’île jusqu’à l’ancien puits d’aqueduc, qui se dresse toujours au milieu des bois et dont personne n’a encore résolu le mystère de son étrange forme de pentagone asymétrique. Tout le long du sentier, des panneaux d’interprétation relatent l’histoire de l’ancien village de colons.

     

    On longe le cimetière. « En tout cas, moi, je ne viendrais pas jouer au ouidja ici, ça doit répondre fort », laisse tomber Francis Lacelle, superstitieux.

     

    À quelques pas de l’ancienne église, une statuette de la Sainte Vierge a été clouée sur un arbre, entouré de fleurs de plastique. « C’était déjà là quand nous avons ouvert le sentier. Chaque année, il y a de nouvelles fleurs. Personne ne sait qui vient poser ça ici », ajoute-t-il dans un haussement d’épaules.

     

    Reconstituer la cloche

     

    On s’arrête devant les vestiges d’une cheminée en brique envahie par les framboisiers sauvages. Le coordonnateur du parc se penche, ramasse un vieux papier plastifié complètement délavé par la pluie.

     

    « C’était la maison des Marcil », lance-t-il, tout heureux d’avoir réussi à déchiffrer quelques lettres.

     

    « Ce serait génial si on pouvait reconstituer une ancienne maison sur ses ruines. On pourrait aussi mettre de vraies pancartes devant les vestiges de certaines des maisons et raconter l’histoire de leurs propriétaires », s’emballe-t-il.

     

    « Mais surtout, il faudrait reconstituer un clocher et le larguer dans l’eau, sur l’ancienne rue principale. Les gens pourraient venir ici en bateau — on pourrait même faire des navettes – pour voir le clocher à moitié submergé. C’est vraiment ça qui allume l’imaginaire des gens. Tout reste à faire, mais c’est tellement une bonne histoire ! Certains cherchent des histoires comme ça pour développer des projets. Nous, on l’a. Il ne reste qu’à la mettre en valeur. »

     

    Tuer pour le bois

     

    Ce ne sont pas les histoires qui manquent sur le lac. Et ce ne sont pas des histoires de pêches, mais de fantômes.

     

    Il en est ainsi de ces travailleurs polonais illégaux tombés dans les formes pendant la construction du barrage et sur lesquels on aurait coulé le béton. Une légende qui semble peu probable, selon Gilles Rivest, mais qui est tout de même persistante.

     

    Il y a aussi le rapide Sindon, du nom d’un draveur et de ses compagnons qui s’y sont noyés.

     

    Et l’histoire, bien vraie celle-là, de cet Anglais engagé par la Saint-Maurice Paper Company pour enquêter sur le vol de bois. « La veille du dépôt de son rapport, une voiture noire a été aperçue dans le village. Elle est passée trois fois devant le bureau de la compagnie. La troisième fois, un homme a sorti sa carabine et assassiné Robert Tyhurst par la fenêtre. Appelés sur les lieux, le docteur et le curé, qui avaient bu pas mal de gin pour se réchauffer — les hivers étaient « frettes » dans le coin —, sont partis sur les traces de la voiture noire. Ça a donné lieu à un procès très célèbre et les frères McGuire ont été innocentés. C’est encore tabou dans la région, cette histoire. Mais on peut dire une chose avec certitude : on a tué pour le bois sur le lac Taureau. »

     

    Sur le bateau qui nous ramène au camp du parc du Lac Taureau, le professeur est intarissable. Il prend sa meilleure voix de conteur, raconte avec maints détails des histoires de paris insensés au bar de l’hôtel, de bûcherons infestés de poux en revenant du « camp sale », près de l’ancien lac Clair, de femmes qui attendent patiemment à la maison, divisées entre l’envie d’accueillir un mari aux poches pleines mais « empestant le y’able » et celle de le renvoyer à l’hôtel pour qu’il arrive frais lavé, mais avec un peu – ou beaucoup – moins d’argent dans les poches. « On ne s’entend pas là-dessus, mais certains disent que c’est parti d’ici, la légende de la chasse-galerie », laisse tomber Gilles Rivest entre deux récits colorés.

     

    Toro

     

    Le bateau du parc du Lac Taureau — un Princecraft Hudson en aluminium de 90 forces — passe les îles de France, des baies, des pointes sablonneuses, des chalets de luxe, des plages pratiquement désertes, la célèbre Auberge du Lac Taureau et ses tipis qui font la joie des touristes français.

     

    « Ça, c’est le Camping des Roses, pointe Gilles Rivest. Connaissez-vous Léo Benoît ? C’était une grande vedette, il a vendu 300 000 copies de son 45 tours Le rock’n’roll dans l’lit. Il a écrit une chanson ici : “Au Camping des roses, l’endroit rêvé pour aller se baigner”...», chantonne l’historien, le plus naturellement du monde.

     

    Le lac est calme, il n’y a pratiquement personne, à l’exception d’une motomarine qui s’amuse à sauter sur nos vagues. « C’est rare qu’on voit ça calme de même », s’étonne Francis Lacelle, qui ramène le bateau au camp de base. « Oui, la fin de semaine, c’est comme l’autoroute ici », renchérit Gilles Rivest.

     

    Le bateau accoste sur la plage du parc régional. La visite est terminée, mais pas la leçon.

     

    « Le nom du réservoir Taureau, ça vient du ruisseau sur lequel a été construit le barrage, raconte encore Gilles Rivest. Si l’on se fie à Ti-Clou Champagne, c’est parce que le rapide était dangereux comme un taureau. D’autres disent que c’est parce qu’il rugissait comme un taureau. Mais ce qui est intéressant, c’est que dans les anciens documents, on parle du ruisseau et du réservoir Toro. Est-ce que c’est un ancien nom indien ? Ou bien est-ce que les gens de l’époque ne savaient pas écrire ? On ne le sait pas. Mais en 1977, la commission de la toponymie a décidé de changer ça pour Taureau. Une affaire de loi 101, qu’ils disaient. Moi, je dis qu’on n’a juste pas de mémoire… »


    Faits véridiques La Shawinigan Water and Power Company a construit le réservoir Taureau en 1931, au coût de 3,6 millions de dollars.

    Le réservoir est vidé chaque hiver pour gonfler les eaux de la rivière Saint-Maurice.

    Le barrage mesure 2400 pieds de long et ses portes régulatrices ont 78 pieds de haut.

    Le plan d’eau s’étend sur 95 km2 et compte plus de 30 km de plages et 40 îles sauvages.

    Le tiers du parc régional est développé, principalement pour les activités de villégiature. Le reste est conservé à l’état naturel.

    Source : Gilles Rivest, Parc régional du Lac Taureau












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