Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Demandeurs d’asile

    Devoir se débrouiller en pays inconnu

    Déboussolés, les migrants doivent rapidement chercher à s’installer sans savoir où se diriger

    Arrivés samedi dernier, Suze Dautruche et son fils Maxon devront quitter le centre d’hébergement sis dans l’ancienne école Saint-Raphaël d’ici la fin du mois.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Arrivés samedi dernier, Suze Dautruche et son fils Maxon devront quitter le centre d’hébergement sis dans l’ancienne école Saint-Raphaël d’ici la fin du mois.

    Malgré le vacarme de l’autoroute 40 et les travaux de construction dans l’immeuble en face, c’est le calme plat aux abords de l’ancienne école Saint-Raphaël, immeuble vacant faisant partie de la dizaine de centres d’hébergement de la région métropolitaine pour les demandeurs d’asile ayant traversé la frontière à Lacolle. Sur la pelouse inondée de soleil, Suze Dautruche et son fils de 16 ans, Maxon, tournent un peu en rond en attendant l’heure du dîner. « C’est impossible de rester en Haïti. C’est pire que tout en ce moment. Pire que le tremblement de terre », raconte la dame.

     

    Son histoire ressemble à celles de centaines d’autres Haïtiens qui, comme elle, arrivent au Québec via les États-Unis ces derniers jours, craignant d’être expulsés par les autorités américaines : menaces de kidnapping et de viol, rançons et vols, peur et misère au quotidien. Et tout comme c’est le cas pour son amie Yolette, qui a tout perdu dans le séisme et qui a laissé derrière elle trois enfants et quatre petits-enfants, le Canada est apparu comme un espoir à Suze Dautruche. « Aux États-Unis, le président… enfin… ce n’est pas Obama », dit-elle timidement.

     

    C’est Maxon qui a tapé quelques mots clés sur Internet. Il y aurait tout appris sur l’immigration au Canada, le chemin Roxham et les espoirs d’une vie meilleure.

     

    Après deux mois passés chez nos voisins du sud pour visiter de la famille, sa mère et lui se sont fait reconduire à la frontière qu’ils ont traversée à pied, valises en main, il y a dix jours. D’abord hébergés dans des tentes militaires à Lacolle, les voilà en plein coeur de Montréal, à dormir dans des lits d’appoint dans une classe, avec mille questions en tête.

     

    Est-ce que mon fils va pouvoir aller à l’école ? Où allons-nous pouvoir habiter ? Serons-nous renvoyés en Haïti ? Suze Dautruche semblait étonnée que ce soit une possibilité.

     

    Incités à partir

     

    Comme tous les demandeurs d’asile au lendemain de leur installation dans un centre d’hébergement, ils ont fait la file aux nouveaux bureaux du PRAIDA (Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile), près du métro Sherbrooke. Là, ils prennent connaissance des démarches légales à faire, reçoivent une carte Opus pour leurs déplacements, apprennent comment s’inscrire pour recevoir de l’aide sociale.

     

    En attendant leur premier chèque qui les aidera à patienter jusqu’à leur audience devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) à la toute fin de décembre, les Dautruche doivent se chercher un logement. Ils se sont fait dire qu’ils devaient quitter le centre d’hébergement à la fin du mois d’août.

    3837
    Places offertes dans 12 centres d’hébergement dans la grande région de Montréal. 
    En date du 16 août, 3307 demandeurs d’asile y étaient hébergés.
     

    « On ne les met pas dehors, mais on les incite fortement à partir au bout de quatre semaines », confirme Francine Dupuis, p.-d.g. adjointe du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal. C’est le temps alloué pour permettre à ces nouveaux arrivants de se « revirer de bord ». Elle estime cependant qu’ils devraient y voir « dès la première journée ».

     

    La durée du séjour va de « quelques jours à quelques semaines », dit la chef d’orchestre de tous les centres d’hébergement pour les demandeurs d’asile. « Certains sont débrouillards, d’autres moins. D’autres, des mères monoparentales avec plusieurs enfants, sont moins en mesure de courailler des appartements. »

     

    Certains vont être logés rapidement par de la famille à Montréal ou en Ontario, ce qui n’est pas le cas des Dautruche qui n’ont jamais mis les pieds à Montréal, ni même au Canada. « On ne connaît personne ici. »

     

    « Laissés à eux-mêmes »

     

    « Le problème, c’est qu’ils sont laissés à eux-mêmes. » Venu chercher sa soeur à l’école Saint-Raphaël, Michelet Brutus, chauffeur de taxi qui vit au Québec depuis 33 ans, se mêle soudainement de la conversation.

     

    « Je trouve qu’ils n’ont pas reçu assez de support. Et il n’y a pas assez de bénévoles. Ils ne vous le diront pas, mais ils ne mangent pas beaucoup. Un yogourt ou une pomme pour déjeuner… Et je ne vois personne qui les aide en ce moment », dit-il.

     

    Il est vrai que depuis leur arrivée samedi dernier, Suze Dautruche, son fils et leur amie Yolette n’ont pas encore exploré les environs. Ils n’ont pas d’argent, pas de téléphone cellulaire et pas d’accès Internet. « On nous a promis le wifi pour bientôt », lance Maxon.

     

    Aider des gens à trouver un logement, « il y a des organismes communautaires qui ne font que ça », rétorque sans inquiétude Francine Dupuis.

     

    Inquiet du sort de ses compatriotes, Michelet Brutus ne peut pas croire que le Canada osera renvoyer ces gens chez eux. « Plus de 80 % des Haïtiens vivent une vie déplorable. On ne peut pas me dire qu’il n’est pas possible d’accorder l’asile à ces personnes-là. Car, oui, c’est la guerre en Haïti. La guerre pour la survie, la survie de tous les jours. » Avant de partir, il distribue autour de lui une copie de son nouveau disque, indiquant qu’il est un chanteur connu dans la communauté haïtienne montréalaise. « C’est bien moi sur l’album, je me suis fait couper les dreads depuis. »

     

    Le visage de Maxon s’illumine. « C’est vous ? J’avais toutes vos chansons sur mon téléphone ! » Les Dautruche se sentent moins seuls, tout à coup.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.