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    Natalie Voland, une femme d’affaires qui réinvente la ville

    Son dernier coup de gueule, Natalie Voland l’a investi dans la vieille église Saint-Joseph de la Petite-Bourgogne à Montréal, 40 000 pieds d’histoire et de souvenirs pieux laissés à l’abandon depuis huit ans.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Son dernier coup de gueule, Natalie Voland l’a investi dans la vieille église Saint-Joseph de la Petite-Bourgogne à Montréal, 40 000 pieds d’histoire et de souvenirs pieux laissés à l’abandon depuis huit ans.

    La plupart des locataires ne croisent leur proprio que le jour de la collecte du loyer, et encore. Les locataires de Natalie Voland, eux, la voient dans leur soupe ; certains font même du bénévolat, organisent des collectes de fonds, et en redemandent.

     

    Difficile de dire non à cette femme d’affaires, qui souhaitait initialement sauver des orphelins en Afrique et s’occuper des adolescents en crise plutôt que gérer un portefeuille immobilier. L’ex-travailleuse sociale se contente aujourd’hui de réinventer la façon de développer les villes.

     

    Natalie Voland est arrivée dans le milieu des affaires comme par accident, après la maladie du père, grand propriétaire foncier, soudainement atteint de la maladie de Parkinson.

     

    Sur le point d’accepter un poste au chevet des grands traumatisés de l’Hôpital général de Montréal, la jeune diplômée en travail social, qui n’a pas exactement le parcours d’une première de MBA, doit soudain choisir entre ses malades et les cahiers comptables du paternel. Cela ne devait durer qu’un an.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Son dernier coup de gueule, Natalie Voland l’a investi dans la vieille église Saint-Joseph de la Petite-Bourgogne à Montréal, 40 000 pieds d’histoire et de souvenirs pieux laissés à l’abandon depuis huit ans.
     

    « Mon rêve était de travailler pour l’UNICEF. Je me suis dit : pourquoi changer le monde en Afrique quand on peut aider les gens ici ? J’ai dit à mon père : si j’accepte de le faire [prendre sa relève], je le fais sans compromis, avec mes valeurs. »

     

    Une drôle de bibitte

     

    À la tête de GI Quo Vadis, Natalie Voland gère aujourd’hui pas moins de 1,5 million de pieds carrés dans divers immeubles patrimoniaux de la métropole, loués par quelque 500 PME.

     

    On dit qu’elle a contribué à créer 3000 emplois en roulant sa bosse dans l’immobilier. Elle se voit elle-même comme une « drôle de bibitte », un hybride entre une femme d’affaires et une idéaliste finie, mère de deux petites filles qu’elle souhaite inspirer.

     

    Une bête à trois têtes qui cite Mahatma Gandhi sur Twitter, affectionne #beyondbricks comme mot-clic et ne voit rien d’incompatible entre les affaires et le développement durable et social.

     

    « Il y a des conséquences négatives au profit immédiat, on ne voit pas les conséquences à long terme, affirme-t-elle. Est-ce qu’on peut créer des occasions d’échanges dans l’immobilier tout en aidant la société ? Quand j’ai commencé, j’avais la chance de pouvoir changer le quartier où on était », raconte-t-elle aujourd’hui, 20 ans après son coup de tête.

     

    Au secours d’un quartier

     

    Ce quartier en mal d’attention, c’était la friche industrielle du Sud-Ouest. Un coin amoché de la métropole, laissé en plan après la déconfiture du canal de Lachine. Une cicatrice urbaine que son père, un urbaniste émigré d’Allemagne au tournant des années 1970, avait tenté de panser en achetant au rabais quelques vieux immeubles abandonnés aux pigeons et aux fantômes d’une gloire passée.

    Je vois les conséquences positives de s’engager dans la communauté. Même nos concierges font du bénévolat et voient qu’on fait autre chose dans la vie que gérer des immeubles.
    Natalie Voland, présidente de GI Quo Vadis
     

    « Mon père avait aussi une vision durable et repérait une occasion de récréer des emplois durant cette période de crise. On s’est dit : iI est complètement fou ! Il a pris un risque gigantesque en mettant son argent dans ce quartier délaissé », observe aujourd’hui sa fille.

     

    Métamorphoses

     

    L’héritière a complété la métamorphose des deux vastes usines de la Dominion Textile achetées au rabais le long du canal de Lachine, puis convaincu des entreprises de s’incruster dans ces immeubles patrimoniaux… à 80 % vides. « Il fallait tout faire, trouver des locataires, rénover, faire des tests de sol ! »

     

    Guidée par ses convictions, elle baisse les loyers pour permettre que 40 % des locaux soient investis par des OBNL, des lofts d’artistes et des PME susceptibles de générer des emplois locaux, de redynamiser ces quartiers à bout de souffle. « Ça aurait été plus facile et plus payant de tout convertir en condos. Mais on a voulu créer des emplois », dit-elle.

     

    « Au début, les banques nous disaient : vous ne répondez à aucun programme ! C’était encore plus difficile de trouver du financement que des locataires. Il a même fallu faire changer le zonage municipal ! »

     

    Après s’être débattue comme une diablesse dans l’eau bénite, la gestionnaire a vu ses affaires lentement décoller quand Parcs Canada a procédé à la réouverture du canal de Lachine au tournant des années 2000. Une éclaircie qui a amené les gens à voir autrement les abords de Pointe-Saint-Charles, de Saint-Henri et de Griffintown.

     

    Depuis, la femme d’affaires cultive une seule et même obsession : l’impact dans la communauté. Ses partenaires financiers, dont Vidéotron, l’agence d’expertise comptable Richter et d’autres gros bonnets, sont invités à faire du bénévolat pour des projets de quartier dans la Petite Bourgogne, Saint-Henri ou Ville-Émard. « Je vois les conséquences positives de s’engager dans la communauté. Même nos concierges font du bénévolat et voient qu’on fait autre chose dans la vie que gérer des immeubles. »

     

    Car dans les deux grands complexes Canal Lachine et Dompark, on fait plus que changer les ampoules. Des salons et des galeries d’art sont aménagés pour susciter les échanges entre PME. Voland joue les marieuses en mettant en contact des PME ou des professionnels qui ont tout intérêt à conjuguer leurs expertises. « Je fais tout pour que mes locataires s’entraident, car plus leurs entreprises vont croître, plus ils paieront leurs loyers et auront un impact dans leur milieu. »

     

    Des PME comme celle de la chocolatière Geneviève Grandbois et La Fourmi biologique ont déjà quitté de grands immeubles locatifs pour venir brasser des affaires sous l’aile de cette gestionnaire inusitée. Choisit-elle ses locataires ? « On essaie plutôt de les contaminer avec nos idées ! »

     

    Réinventer la ville

     

    « Au début, les gens trouvaient ça cute, nos projets. Mais dans le milieu, on commence à me prendre au sérieux. J’ai toujours été différente ! » lance en rigolant cette dynamo, dont l’approche sociale lui a valu de représenter le Canada, l’an dernier, au Congrès mondial de l’entrepreneuriat tenu dans la Silicon Valley, sous l’égide de Barack Obama.

     

    Depuis, on l’appelle pour venir à la rescousse de joyaux à l’abandon. Son dernier coup de gueule, Natalie Voland l’a investi dans la vieille église Saint-Joseph de la Petite-Bourgogne, 40 000 pieds d’histoire et de souvenirs pieux laissés à l’abandon depuis huit ans.

     

    La fille d’architecte a remis la bête sur pied en y créant le Salon 1861, un espace de cotravail et un nid pour une trentaine de PME à vocation sociale. Elle s’est attaquée elle-même aux détails de la rénovation, a choisi avec minutie le design des balustrades du balcon et redessiné les portes de secours, qu’elle trouvait trop moches pour ce chef-d’oeuvre du patrimoine religieux construit en 1861.

     

    « Dès que j’ai mis les pieds dans l’église, j’en suis tombée amoureuse », raconte-t-elle, montrant la chaire et les confessionnaux en chêne sculpté, les lustres et l’orgue Casavant.

    Est-ce qu’on peut créer des occasions d’échanges dans l’immobilier tout en aidant la société ? Quand j’ai commencé, j’avais la chance de pouvoir changer le quartier où on était.
    Natalie Voland, présidente de GI Quo Vadis
     

    Mais derrière ces merveilles se terraient des problèmes de moisissure, des murs décrépits, l’absence de toilettes et d’égouts ! « Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire. Mais comme cet endroit a toujours été un lieu de rassemblement dans le quartier, il fallait le revaloriser pour la communauté. »

     

    À l’arrière, le presbytère a été reconverti en restaurant chic et son chef s’est engagé à jaser nutrition avec divers organismes communautaires du quartier.

     

    La touche de Natalie Voland est non seulement unique, elle est aussi virale. Le Quartier de l’innovation (QI), l’École de technologie supérieure et l’Université McGill ont ajouté leurs pions à ses projets. L’université centenaire s’est même engagée à offrir aux enfants défavorisés du quartier des cours de musique gratuits.

     

    En juin dernier, lors du sommet mondial Métropolis, toute une délégation de maires venus du monde entier a débarqué dans la petite église rescapée par Natalie Voland, pour voir de quel bois se chauffe ce curieux animal du monde des affaires.

     

    Sans répit, Voland dit maintenant songer à jeter son dévolu sur un ancien aréna désaffecté au nord du Manitoba, qu’une communauté crie voudrait voir converti en serre de culture de fruits et légumes.

     

    Pourquoi pas ? « Ils sont totalement dépendants de l’approvisionnement déficient venu de Winnipeg. Ils ont de graves problèmes de santé, comme le diabète. Tout en améliorant la souveraineté alimentaire, on pourrait aider à créer des emplois avec ça », dit-elle.

     

    Rien ne l’arrête, pas même faire pousser des fruits et légumes au nord du 45e parallèle.













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