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    «Despacito», de l’île au ver d’oreille

    À l’instar de Porto Rico, Daddy Yankee séduit le monde par l’adoucissement et l’hybridation

    Le tube mondial de Daddy Yankee est vite devenu la chanson la plus écoutée sur les plateformes de lecture en continu.
    Photo: YouTube Le tube mondial de Daddy Yankee est vite devenu la chanson la plus écoutée sur les plateformes de lecture en continu.

    C’est l’histoire d’une chanson, qui est l’histoire de son style, qui est l’histoire de son chanteur, et peut-être bien l’histoire d’une île. Despacito, la métaphore de l’embourgeoisement d’une île, de son identité en couches historiques qui se radoucit pour devenir mainstream.


    La chanson fracasse tous les records depuis sa sortie. Son clip fait surchauffer YouTube, avec plus de 3 milliards de visionnements en date du 4 août. À la mi-juillet, Despacito était déjà devenue la plus écoutée sur les plateformes de lecture en continu.

     

    Force est d’admettre qu’elle colle à l’oreille comme un Popsicle trop sucré fondu au soleil. On la chantonne partout, même si parfois par ironie, et elle a même fait exploser le tourisme dans le quartier de San Juan à Puerto Rico, où son clip a été tourné.

     

    En matière de record, c’était également la première chanson en espagnol en 20 ans à figurer au top 10 du Billboard américain. La dernière était Macarena en 1996, qu’on avait d’ailleurs bidouillé de sa première version originale rumba avant qu’un large public s’essaie à cette quasi-danse en ligne.

     
    Elle a été extrêmement bien fabriquée, avec ce rythme afro-caribéen de batterie, une progression des accords très caractéristique de la musique pop et ses paroles latinos.
    Wayne Marshall, ethnomusicologue
     

    Despacito n’a donc pas trahi son héritage latino, malgré quelques vers chantés par la superstar Justin Bieber, qui n’avait auparavant rien à voir avec les « reggaetoneros » Luis Fonsi et Daddy Yankee. La chanson initiale a été enregistrée par les deux Portoricains, puis une introduction en anglais chantée par Bieber y a été ajoutée.

     

    « Bieber en a fait une arme de diffusion massive », statue Wayne Marshall, mais tous les éléments étaient déjà en place pour qu’elle atteigne « une popularité explosive ».

     

    Américain formé en ethnomusicologie, M. Marshall enseigne au Berklee College au Music et a coédité le livre Reggaeton. Et il adore Despacito. « Elle a été extrêmement bien fabriquée, avec ce rythme afro-caribéen de batterie, une progression des accords très caractéristique de la musique pop et ses paroles latinos. »

     

    Cette fameuse progression d’accords entendue alors que le refrain de Despacito remonte, baptisée par un chroniqueur américain la « progression féminine sentimentale », est en fait un ingrédient clé de la musique pop depuis des décennies, fait remarquer M. Marshall.

     

    Pour nous en convaincre, Wayne Marshall a lui-même remixé Zombie, le succès des Cranberries, avec Despacito. Le résultat est harmonieux, sans dissonance, et nous force à nous rendre à l’évidence : le succès goûte le reggaeton, avec une sauce pop.

     

    Le rythme dembow n’en fait pas moins un héritier du reggae et du dancehall jamaïcain, poursuit le musicologue. Ce rythme en boom-ch-boom-chick est devenu presque une tapisserie sonore dans les villes d’Amérique latine, et ce, depuis les années 1990, mais Despacito lui a donné une ampleur planétaire, du cours de Zumba à Montréal jusqu’aux adolescents coréens qui le mélangent à leur pop.

     

    L’objet culturel est donc authentiquement portoricain. Il en subit, tout comme l’île d’où il émane, l’influence et les tensions d’une « trinité » de cultures qui s’en est emparée : entre la diaspora noire dans le sillage de la traite des esclaves, la colonisation espagnole et maintenant un rapprochement avec les États-Unis.

     

    En juin dernier, Porto Rico a voté pour devenir un État américain dans un référendum largement boycotté. L’île a jusqu’à maintenant un statut de territoire non incorporé aux États-Unis avec ses propres institutions politiques, tout en étant associée au pays.

     

    L’île s’est embourgeoisée ces dernières années, les villas et les condos des riches Américains poussant un peu partout. Despacito concourrait doucement aussi à cette « massification », puisqu’elle a attiré son lot de touristes à San Juan, nous apprenait l’Agence France-Presse la semaine dernière.

     

    Le prochain Elvis

     

    Mais, comme son île, l’hymne reggaeton a dû s’adoucir et se « gentrifier » pour planter cette envie irrépressible dans le plus large public possible.

     

    La chanson de tous les records a même séduit Dorsia Smith Silva, qui se décrit comme féministe. Professeure à l’Université de Puerto Rico, elle a été la première à organiser un symposium sur le reggaeton. « On a eu plusieurs commentaires très négatifs avant le symposium, parce que cette musique évoque les classes populaires, et certains refusent d’en reconnaître la notoriété et l’intérêt dans un contexte académique », relate-t-elle.

     

    Vulgaire et de la classe populaire. « On a dit la même chose du tango et du rock’n’roll, des musiques du “diable”», poursuit la professeure, qui n’hésite pas à comparer Daddy Yankee à Michael Jackson et à Elvis Presley.

     

    Elle le considère le roi du reggaeton, un « gourou » tout simplement, qui chante succès sur succès.

     

    D’origine humble, Ramón Luis Ayala Rodriguez, de son vrai nom, s’est hissé à force de travail et de créativité à une idole sans frontières. Son tube Gasolina était probablement le premier échantillon de ce rythme contagieux à avoir pénétré largement le marché américain.

     

    Mais Daddy Yankee amène son entreprise de « massification » plus loin, notamment en chantant des paroles plus érotiques que pornographiques, note Mme Smith Silva. De l’invitation explicite au « perreo » dans Gasolina, cette danse qui reproduit en somme les mouvements sexuels d’un accouplement canin, on passe à vouloir « respirer ton cou » et « chuchoter des choses à l’oreille ».

     

    D’où l’idée que Despacito est un peu plus compatible avec le féminisme pour Dorsia Smith Silva ? « “Fais-le lentement”, dit la chanson. Il montre de l’appréciation, un intérêt authentique envers elle, qui dépasse le style de juste “je veux te défoncer”. »

     

    Est-ce qu’il ne faut pas se comparer au pire pour entendre de l’amour « suave » dans Despacito ? « Le reggaeton est vraiment devenu mainstream ces dernières années et, du point de vue des paroles hypersexualisées, c’est une bonne nouvelle », répond l’enseignante.

     












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