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    Idées

    La liberté d’expression n’est pas une fin en soi

    8 août 2017 | Élisabeth Béfort-Doucet et Emanuel Guay - Respectivement étudiante en anthropologie à l’Université de Montréal et étudiant en sociologie à l’Université McGill | Actualités en société
    Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.
    Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.

    Peu de droits sont l’objet d’une attention aussi importante que la liberté d’expression, qui est garantie par le premier amendement aux États-Unis et au coeur des constitutions des démocraties libérales. Les limites posées à ce droit soulèvent presque immanquablement des débats passionnés.

     

    L’un des seuls équivalents en matière de passions et de débats semble être le racisme, bien que les deux réalités soient à l’opposé l’une de l’autre : si la liberté d’expression est valorisée (au moins en principe) par pratiquement tout le monde, le racisme est pour sa part le système de pensée le plus unanimement rejeté (encore une fois, au moins en principe), au point d’être devenu une insulte dont personne ne veut être la cible.

     

    Nous proposons d’analyser les rapports et tensions entre ces deux notions. Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il nous semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.

     

    Approches

     

    Deux principales approches de la liberté d’expression peuvent être distinguées dans la littérature juridique — nous les appellerons ici l’approche absolue et l’approche relative. L’approche absolue stipule que la liberté d’expression est la pierre angulaire des démocraties contemporaines et que sa défense prévaut donc sur d’autres droits. C’est à cette lecture que correspond la décision prise par la Cour suprême américaine en 1978 de permettre la tenue de manifestations organisées par des groupes nazis, en soutenant que la répugnance qu’inspirent leurs idées ne justifie pas que l’État les censure.

     

    L’approche relative, pour sa part, considère la liberté d’expression comme une partie d’un ensemble plus large de droits, qui doivent s’équilibrer les uns les autres. Ainsi, tout en affirmant le caractère primordial de la liberté d’expression pour une société démocratique, cette liberté se voit inscrite dans les limites imposées par le respect des autres droits garantis par les constitutions nationales et les conventions internationales, tels que le respect de la dignité humaine et la protection contre toute forme de discrimination.

     

    À cette lecture relative de la liberté d’expression correspond, par exemple, la Convention internationale des Nations unies sur l’élimination de toutes formes de discrimination raciale, entrée en vigueur le 4 janvier 1969 et ratifiée par plus de cent pays.

     

    C’est à cette deuxième école de pensée, soit l’approche relative, que nous appartenons. Nous pensons effectivement que la liberté d’expression est primordiale, mais qu’elle doit être envisagée comme un droit qui, tous comme les autres droits, ne constitue pas une fin en soi, mais plutôt un outil dans l’accomplissement d’un objectif supérieur, soit une société qui respecte la dignité et l’intégrité de chacun et chacune de ses membres.

     

    La Meute

     

    Cette prise de position nous semble importante pour s’opposer à une lecture tronquée de la liberté d’expression, qui la limite à une sorte de bouclier pour éviter des accusations de racisme. La Meute, groupuscule d’extrême droite se disant en lutte contre « l’intégration et l’agrandissement de l’islam sur nos terres » et prônant des mesures telles que le boycottage des produits halal et le recul des politiques encourageant le multiculturalisme, en est un exemple probant.

     

    Leur vision de la liberté d’expression est problématique à plusieurs égards. Elle rejette d’abord le principe que des personnes avec des opinions divergentes puissent dialoguer dans le respect : le style d’intervention de ce groupe se rapproche effectivement moins de l’argument que de l’insulte.

     

    Les personnes qui s’opposent à leurs vues sont présentées comme des « fanatiques islamistes » ou des « idiots utiles » aveuglés par le « délire de la justice sociale ». Les responsables de La Meute n’hésitent d’ailleurs pas à forcer le retrait de publications sur les médias sociaux si elles leur semblent « diffamatoires », et vont parfois jusqu’à envisager des poursuites contre des personnes ou organisations qui critiquent leur groupe.

     

    Elle suppose ensuite que les propos tenus par ce groupe — et ceux qui s’y apparentent — n’ont pas d’incidence sur le sentiment de stigmatisation vécue par les communautés de confession musulmane au Québec.

     

    On se saurait pourtant négliger l’impact que peut avoir cette manière d’être constamment présenté comme un problème à résoudre, un risque à évaluer continuellement. Ne pas pouvoir dénoncer les effets de ces discours sans se voir accusé d’être « antidémocrate » ou « ennemi de la liberté d’expression » constitue une entrave au développement d’un débat public véritablement inclusif.

     

    Vivre-ensemble

     

    Vu la centralité de la liberté d’expression dans notre imaginaire politique, il est normal que plusieurs perspectives à son sujet s’affrontent dans l’espace public. Nous estimons, pour notre part, qu’il faut s’assurer à tout prix que cette liberté demeure une manière de rendre les interactions humaines plus harmonieuses et ne soit pas réduite à un prétexte pour manquer de respect à autrui sans conséquences.

     

    Il nous semble temps d’admettre, en définitive, que le principal défi pour la démocratie et le vivre-ensemble au Québec aujourd’hui ne réside pas dans les accommodements raisonnables ou le port du voile, mais bien plutôt dans la rhétorique belliqueuse et catastrophiste employée par un nombre croissant de groupes xénophobes, inspirés notamment par les succès de l’extrême droite en Europe et de l’Alt-Right aux États-Unis.

     

    Le Québec n’est pas en guerre contre un ennemi invisible, et aucun de nos problèmes ne se réglera en proclamant un pseudo état d’urgence face à l’arrivée de réfugiés syriens ou aux demandes pour une commission sur le racisme systémique. Le dialogue demeurera notre principal outil pour réfléchir et construire une société qui réponde à nos besoins et à nos aspirations, ce qui nécessite la défense d’une idée à la fois forte et inclusive de la liberté d’expression.













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