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    Parentés atlantiques (5/6): Parti de Brouage, Samuel de Champlain

    5 août 2017 | Monique Durand - Collaboratrice | Actualités en société
    Un aperçu du rempart de Brouage et d’une échauguette où deux chevaux paissent paisiblement.
    Photo: Monique Durand Un aperçu du rempart de Brouage et d’une échauguette où deux chevaux paissent paisiblement.

    À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir est allé humer l’air du temps d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, histoire de fouiller les liens que nous entretenons avec les villes françaises étroitement associées à l’époque de Ville-Marie et de la Nouvelle-France. Comment ces villes honorent-elles la part de notre histoire qui est aussi la leur ? Quelles sont les résonances de ces filiations ici ? Aujourd’hui : Samuel de Champlain. Cinquième de six articles.


    Avant, c’était l’océan. Très lentement au fil des siècles, et sans que les humains puissent faire quoi que ce soit face à la puissance des éléments, le sable et la vase gagnèrent sur ses eaux, cédant la place à un marais salant immense quadrillé de chenaux.

     

    Quand le jeune Samuel de Champlain voit le jour à Brouage, entre 1570 et 1580, l’océan n’est plus sur le pas de sa porte. Mais, en sortant de sa maison, rue du Port, juste derrière l’église, il peut encore apercevoir, à quelques encablures, les vaisseaux qui s’approchent et les vagues sur l’immensité bleue, dans les effluves d’iode et de sel.
     

     

    Sel. Pendant des siècles, il fut le principe vital de Brouage, la petite cité fortifiée où Champlain vécut sa jeunesse. Le sel étant la seule façon à l’époque de conserver viande et poisson, on venait de partout acheter celui de Brouage, beaucoup d’Europe du Nord, d’où arrivaient les idées de Luther et de la Réforme protestante.

     

    Catholique ou protestant

     

    Brouage passa ainsi de catholique à protestante et inversement à plusieurs reprises. On ignore d’ailleurs si Champlain est né catholique ou protestant.

     

    Fils d’un capitaine de navire, Champlain grandit dans un milieu cosmopolite parmi les marins, les soldats, les pêcheurs morutiers allant et venant à Terre-Neuve et toute une bourgeoisie du sel, dans un brassage d’origines, de religions et de cultures, « où les notaires avaient recours aux interprètes pour rédiger les actes », écrit Thierry Sauzeau, spécialiste de la région.

    Photo: Monique Durand Une rue de Brouage
     

    Aujourd’hui, l’ancien port n’est plus un port, refoulé à un kilomètre et demi de l’Atlantique. Et l’envasement se poursuit inexorablement. Les anciennes eaux qui baignaient la minuscule cité sont maintenant de la terre, où s’agitent mollement au vent les longues herbes des champs, au coeur de verts pâturages mouchetés d’aigrettes et de cigognes.

     

    Les anciennes salines, où l’on produisait du sel par évaporation de l’eau de mer, sont devenues des claires servant à la culture de l’huître, et les ostréiculteurs ont remplacé les sauniers.

     

    Depuis la commune de Marennes, on avance dans le soleil de ce matin de mai, on roule vers Brouage nimbé du mystère d’avoir déjà été maritime. Il y a de ces jours, comme ça, où le paysage est si beau, le vent si doux, la journée si belle, que tout pourrait s’arrêter là, où nous aurions vu tout ce qu’il y a à voir sur cette bonne terre.

     

    Des Québécois émus

     

    Soudain, comme une apparition, on aperçoit le rempart de Brouage et une échauguette sous laquelle deux chevaux nous regardent, impassibles. On entre par la rue du Québec, en vieux pavé, on passe devant le Café Champlain et sa chaudrée d’anguille, on s’arrête sur la petite place où flotte le fleurdelisé, on pénètre dans l’église Saint-Pierre restée intacte depuis que le héros est allé s’y agenouiller avant l’un de ses départs pour l’Amérique.

     

    Dans le livre d’or, des mots de plusieurs Québécois émus, Pauline de Coaticook, Suzanne et Marc de Mont-Laurier, Christine et Roger de Québec, et celui-ci : « Merci à la destinée. »

    Photo: Monique Durand Un chaland huîtrier dans le chenal menant à l’océan Atlantique, au sud de Brouage
     

    On a peine à imaginer que ce trécarré entouré de remparts fut une capitale atlantique. On est pris par la puissance du lieu, soulevé par la prégnance de l’histoire à chaque coin de ses rues, la forge, la poudrière, la glacière, la halle aux vivres. « Voyageur arrête-toi ici car le sol que tu foules et l’air que tu respires sont imprégnés de gloire et de grandeur passées. »

     

    C’est l’inscription que l’on peut lire sur la porte sud de Brouage. Un peu plus et on verrait passer Samuel, au port altier comme sur la statue érigée à sa mémoire à Ottawa, avec son grand chapeau, son havresac, brandissant bien haut l’astrolabe avec lequel il accomplira ses exploits de génial explorateur, navigateur et cartographe.

    Ce soldat las des guerres rêvait d’humanité et de paix dans un monde de cruauté et de violence
    David Hackett Fischer, biographe de Champlain
     

    L’explorateur d’abord. Le Brouageais explora la côte atlantique de Panama jusqu’au Labrador, en plus d’une large partie de l’Amérique du Nord, celle qui recouvre aujourd’hui six provinces canadiennes et cinq États américains. Stupéfiant, tout simplement.

     

    « Découvreur unique dans les annales des grandes explorations », écrit l’Américain David Hackett Fischer, le grand biographe de Champlain internationalement reconnu.

     

    Concernant le mot « découvreur », Hackett Fischer rabroue ceux qu’il appelle « les apôtres de la rectitude politique » qui, dans les années 1980 et 1990, refusaient ce vocable à l’accent jugé colonial et avaient presque réussi, dit-il, à faire disparaître Champlain de la recherche historique. 

     

    La production historiographique de ce début du XXIe siècle, en s’appuyant sur des preuves archéologiques et documentaires nouvelles, « est plus adulte, plus généreuse […] et moins idéologique qu’avant », estime le biographe.

     

    La méthode

     

    Revenons à notre explorateur. Sa méthode ? De son navire, il descendait dans une barque légère et longeait les côtes, les plages, les rivages ; il « furetait », disait-il, avec ses instruments rudimentaires, en prenant des notes.

     

    C’est ainsi qu’il a écrit des milliers de pages, hyperactif du compas, de la barque et de la plume, infatigable, comme si chaque jour d’exploration était le dernier. La justesse des cartes qu’il dessinait laisse les experts pantois encore aujourd’hui.

     

    On se perd en songe en lisant sa description de l’île d’Orléans, où il débarqua plusieurs fois, paysage « fort plaisant et uni », écrit-il, piqueté « de beaux chênes et de noyers » et « des vignes et autres bois comme nous en avons en France ».

     

    Un jour, les vignes sauvages que Champlain observa deviendraient des vignobles bien alignés et bichonnés d’où l’on tirerait d’élégants crus de blanc, de rouge, de rosé, et un vin de glace, joyau de l’île et de palais assoiffés de bon.

     

    Champlain était aussi un navigateur d’exception. Hackett Fischer affirme qu’entre 1599 et 1633, il traversa l’Atlantique pas moins de 27 fois. A-t-on idée de ce que cela représente ? Il rentrait en France presque chaque année pour solliciter la générosité de ses bailleurs de fonds.

     

    Le rêve d’une vie

     

    Mais le plus grand génie de l’homme était ailleurs : dans le rêve qu’il poursuivit toute sa vie. « Ce soldat las des guerres rêvait d’humanité et de paix dans un monde de cruauté et de violence, écrit l’expert. Il entrevoyait un monde nouveau où des gens de cultures différentes pourraient vivre ensemble dans l’amitié et la concorde. »

     

    Les Amérindiens ? Il vécut parmi eux, les connut intimement, adopta trois petites Montagnaises qu’il nomma Foi, Espérance et Charité.

     

    Quoi qu’on pense des religions, on fond devant ces trois prénoms. « Quelque chose d’extraordinaire s’est produit en Nouvelle-France au début du XVIIe siècle : quelque chose de bien différent de ce qui s’est passé en Nouvelle-Espagne, en Nouvelle-Angleterre, en Nouvelle-Hollande. Les spécialistes de nombreux pays s’entendent pour dire que les fondateurs de la Nouvelle-France ont su maintenir de bonnes relations avec les Indiens d’Amérique, mieux que toute autre puissance colonisatrice. »

     

    De 1603 à 1635, soit durant ces années où Champlain fut au coeur des événements, « de petites colonies de Français et d’imposantes nations indiennes […] bâtirent des rapports de confiance qui durèrent très longtemps ».

     

    La mâline

     

    C’est le plus brûlant de l’après-midi à Brouage. Il fait 31 °C. L’heure est grisante. On laisse derrière soi l’ancienne cité du sel. On suit le chenal par lequel les chalands huîtriers débouchent sur l’Atlantique.

     

    C’est la mâline, jour où la mer se retire le plus loin. Les ostréiculteurs peuvent travailler plus longuement sur leurs bancs d’huîtres, à découvert. On comprend tout à coup la chanson de Marie-Jo Thériault, La mâline, petit chef-d’oeuvre qu’il faudra réécouter.

     

    Ça sent le sel, l’huître, la glaise et le pineau — des Charentes — des vignerons du voisinage.

     

    Dans le frémissement de la lumière au-dessus des vagues, on voit Champlain naviguer une dernière fois vers la Nouvelle-France, en 1633. Il mourra à Québec le jour de Noël 1635. On n’a jamais retrouvé l’endroit où il repose.













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