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    Le diable de Chéticamp

    Ceux qui aiment les objets les manipulent avec grand soin, en témoins précieux des mains créatrices et des lieux d’enfantement. Ceux-ci se transforment en fenêtres ouvertes sur des voyages, des donateurs, des fragments de passé, flanqués au besoin d’une âme, comme le fit Lamartine dans son poème.

     

    Ainsi ce drôle de diable de bois que j’ai rapporté en juillet de Grand-Étang, près de Chéticamp, des enclaves francophones au nord de l’île du Cap-Breton.

     

    Avec son corps aux branches à peine équarries, son sourire malcommode, ses cheveux et sa barbe en filasse, ce diable de deux pieds, transplanté au salon, me parle de l’Acadie.

     

    Je l’ai acheté au Centre de la Mi-Carême, musée-boutique célébrant cette tradition carnavalesque de couper le jeune pré pascal en se déguisant, en festoyant et en jouant des tours aux voisins.

    Photo: Noémie Royer Vue de Grand-Pré, site emblématique du Grand Dérangement
     

    En Nouvelle-Écosse, Chéticamp et ses proches paroisses, au peuplement d’anciens déportés acadiens, sont parmi les seuls villages à célébrer encore la mi-carême en Amérique du Nord. Au Québec, cette survivance passe par Natashquan, l’île aux Grues et Fatima, aux îles de la Madeleine… Le mardi gras de La Nouvelle-Orléans perpétue une fête connexe, plus bruyante et populeuse qu’à Chéticamp…

     

    Les traditions préservées à notre époque de mondialisation émerveillent par leur obstination de foin de mer. Comme la survivance du français hors Québec, d’ailleurs.

     

    Les gardiens du fort

     

    Il y a un an, courant les routes du Nouveau-Brunswick, je m’étais étonnée de découvrir la francophonie si vivace dans sa péninsule acadienne et peu par-delà ces limites. Chez sa province voisine, ma langue natale se faisait soudain plus rare et diffuse, en quelques villages épars dans une mer anglophone.

     

    Le français langue première est en perte de vitesse dans tout le pays, même au Québec, assuraient les sondeurs de Statistique Canada cette semaine. Chose certaine, en Nouvelle-Écosse, les chiffres frisent le dérisoire, avec un nombre de locuteurs francophones en saut de puce passant de 3,3 % à 3,2 % entre 2011 et 2016. Rendu là, on parle d’espèce en voie de disparition. Et combien de temps ces résistants pourront-ils tenir le fort ?

     

    Les liens entre le Québec et l’Acadie sont tissés dans l’histoire de mésententes et de trahisons, alors qu’on gagnerait à s’épauler. Tant de fossés à franchir. Une même langue à préserver.

     

    Au restaurant Évangéline de Chéticamp, fréquenté par la faune locale, certains clients semblaient irrités de nous voir arriver. Peut-être s’étaient-ils déjà fait reprocher par des Québécois leurs mots et leur accent. Si oui, ça fait rougir.

     

    Le poste de radio en fond sonore y était francophone, les conversations oscillaient entre deux univers linguistiques. Les adolescents parlent français avec leurs parents, mais plutôt anglais entre eux, expliqua quelqu’un. À l’oreille, ça jonglait parfois avec l’hybridité du chiac. Davantage qu’il y a dix ou vingt ans, me dit-on. D’autres se battent pour sa survie et sa qualité, mais des points d’interrogation planent sur l’avenir du français chez des communautés au poids démographique aussi faible.

     

    Je trouvais ça beau, Chéticamp, au bord de la baie, même les jours de brouillard, avec le va-et-vient des chalutiers. Ce village tout en longueur n’a pas eu de chance. Ses mines sont tombées une à une. Restent surtout la pêche et le tourisme comme industries. Une femme formidable, Diane Bourgeois, qui habite une vieille maison de famille un peu hantée, passionnée d’histoire acadienne, porte le flambeau avec une ardeur contagieuse. Au Centre de la Mi-Carême, on lui doit une passionnante visite commentée.

     

    Histoire vagabonde

     

    L’Acadie, disséminée dans les anses et les îlots de ses Maritimes, célèbre sa fête nationale le 15 août, mais la connaît-on tant que ça par chez nous ?

     

    Sans sa culture, sans les chansons de Lisa LeBlanc, la poésie d’Herménégilde Chiasson, sans la Sagouine, sans le ménestrel louisianais Zachary Richard, elle nous paraîtrait moins familière encore.

     

    Tant de descendants d’Acadiens vivent pourtant au Québec, tous ces Vigneault, ces Landry, ces Brault, ces Melançon, ces Godin et compagnie, venus nourrir en se ré-enracinant notre propre histoire politique et culturelle. Les habitants de Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord, descendent à peu près tous de leur exode. La même eau salée circule dans nos veines d’un territoire à l’autre.

     

    J’aime lire sur le Grand Dérangement acadien de 1755 à 1763, expression d’un euphémisme sidérant pour désigner la déportation brutale de plus de 10 000 personnes, à disperser ici et là, si toujours vivantes.

     

    C’est loin, tout ça, me disent des amis : au XVIIIe siècle, en un autre monde ! Pourtant, les traces du passé subsistent partout. Trop minoritaires en leur sol pour perdre de vue les escales de leur trajectoire vagabonde, ces Acadiens.

     

    Dans mes bagages : Le saule de Grand-Pré, roman historique du Québécois René Verville sur la déportation de son ancêtre Alexis Brault. Un récit fouillé. J’y suis entrée chez des familles d’abord sourdes aux pires menaces, arrachées à leurs aboiteaux pour pénétrer dans les cales puantes de leurs bateaux d’exil. « Quatre fois, depuis qu’ils sont retenus, les Acadiens ont-ils dû s’astreindre à être étiquetés et comptés avant d’être claquemurés pour la nuit, lisais-je. Quand tous sont entrés, on verrouille les portes à double tour. »

     

    Aujourd’hui, à Grand-Pré, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, près de la baie de Fundy, des Acadiens de la diaspora accourent en pèlerinage. Une nouvelle église est érigée sur les ruines de celle qu’incendièrent jadis les soldats britanniques. Il n’y a pas tant à voir sur ce site historique, mais une galerie d’art, des archives, des artéfacts. Devant : une statue d’Évangéline, l’amoureuse errante du poème de Longfellow.

     

    On sent surtout un poids de souvenirs venu des prés salés autrefois endigués. Au loin, le paysage apparemment immuable et paisible lâche au vent qu’il possède une mémoire aussi dure que celle de mon diable de Chéticamp.













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