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    Idées

    Le Cyclorama, un trésor international en danger

    3 août 2017 | Jean-Pierre Sirois-Trahan - Professeur de cinéma à l’Université Laval, et directeur de «Nouvelles Vues» * | Actualités en société
    L'auteur en appelle au ministère de la Culture pour que le Cyclorama soit classé monument historique, maintenu sur son site et mis en valeur.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir L'auteur en appelle au ministère de la Culture pour que le Cyclorama soit classé monument historique, maintenu sur son site et mis en valeur.

    Le Cyclorama est à vendre. S’il était vendu et démantelé, ce serait une catastrophe, une véritable honte. Ce panorama circulaire, qui serait le plus grand du XIXe siècle, est le seul encore existant au Canada. Il s’agit d’une toile géante installée dans une rotonde, représentant Jérusalem et la Passion du Christ.

     

    Alors que les panoramas vivent un nouvel âge d’or dans le monde (Rouen vient d’en ouvrir un) et qu’ils intéressent de plus en plus les chercheurs et les amateurs, il faut sauver ce trésor national et international.

     

    Dans le monde, il ne reste qu’une douzaine de panoramas géants du XIXe siècle. Le Québec a la chance d’en avoir un, et l’un des plus beaux. Il ne reste aucun des nombreux panoramas que comptait la France. Alors qu’il y en avait des dizaines à l’époque, on n’en trouve plus que trois complets en Amérique du Nord (Gettysburg, Atlanta et Québec, à Sainte-Anne-de-Beaupré).

     

    Toronto et Chicago ont laissé les leurs être détruits. À Boston, il ne reste que la carcasse ; la toile a disparu. Aux États-Unis, les deux derniers panoramas sont considérés à juste titre comme des « American treasures ». Au Québec, va-t-on laisser ce précieux témoin du passé être perdu ?

     

    Spectacles

     

    Le panorama a une importance capitale dans l’histoire des spectacles. C’est un art populaire qui préfigure le cinéma sur bien des aspects : art des foules, oeuvre collective, gigantisme et réalisme de la représentation, etc. Il anticipe plusieurs genres : la reconstitution historique, les actualités, les films de guerre et, en l’occurrence, le péplum biblique.

     

    Comme dispositif immersif, le Cyclorama de Sainte-Anne est l’ancêtre de Dans le labyrinthe présenté à Expo 67, des théâtres IMAX, du dôme de la Société des arts technologiques, des films 3D et des casques de réalité virtuelle. Il est le témoin historique d’une expertise québécoise et canadienne dans le domaine.

     

    De 1889 à 1894, il était sis à Montréal, rue Sainte-Catherine, à l’angle de Saint-Urbain (devant l’actuel TNM). Son maître d’oeuvre est un certain Ernest Pierpont de Chicago, assisté du Montréalais J.-A.-U. Baudry, avec une équipe de sept peintres « new-yorkais ». Le Cyclorama est un remake modifié, plus complexe, d’un panorama munichois de Bruno Piglhein, utilisé comme référence. On inaugure l’édifice le 4 février 1889, à temps pour le Carnaval d’hiver. Vers 1895, on déménage la toile à Sainte-Anne-de-Beaupré par bateau. On peut imaginer la scène et mesurer l’incroyable défi que représente le transport intègre de ce « monument ».

     

    Trompe-l’oeil

     

    Le Cyclorama de Jérusalem est sans doute la plus grande toile académique au monde. On parle de près de 17 000 pieds carrés peints avec la minutie d’un trompe-l’oeil. Ce gigantisme fait partie de son expérience déstabilisante. Certes, plusieurs de ses parties, véritables morceaux de bravoure, pourraient être exposées dans un musée. Mais cette peinture n’est pas un tableau. Cette toile géante n’a de sens qu’en tant que dispositif immersif dans sa rotonde.

     

    N’être jamais entré au Cyclorama ne peut donner qu’une faible idée de son effet. Aucune photographie, aucun film ne peut en donner une idée fidèle. J’ai souvent invité des professeurs étrangers qui en sont sortis émerveillés. Avec son « aura » particulière due notamment à un travail exceptionnel de l’éclairage (tant pictural que théâtral), le Cyclorama plonge dans un passé double, celui de la Belle Époque et celui de la Palestine biblique.

     

    Il faut imaginer le flâneur de la rue Sainte-Catherine entrer dans cette machine à explorer le temps, téléporté au temps du Christ. Le rendu est si précis qu’on peut voir des personnages dans les rues de Jérusalem avec de longues vues et non à l’oeil nu ! Selon La Minerve du 4 février 1889 : « C’est un spectacle vraiment frappant, car on se croirait réellement présent à la scène d’autrefois. »

     

    À une époque où il n’y avait pas de cinéma et de télévision, le Cyclorama offrait un accès vers les mondes lointains, éduquant les masses. Baudelaire disait des panoramas que « [leur] magie brutale et énorme sait m’imposer une utile illusion ».

     

    Désaffection

     

    Depuis 1889, des milliers, sinon des millions de spectateurs ont goûté à ce spectacle à Montréal et en banlieue de Québec. La dévotion pour « la bonne sainte Anne » a sauvé le Cyclorama pendant 122 ans sur la Côte-de-Beaupré ; la désaffection envers la religion pourrait aussi causer sa perte.

     

    Notre rapport trouble à notre passé religieux n’aide pas la cause. Beaucoup de gens n’y sont jamais entrés, pensant qu’il ne s’agit que d’un spectacle religieux (ou pire, un vélodrome). Il s’agit de bien plus que cela : une oeuvre d’art unique, grandiose et complexe, au charme qui opère toujours.

     

    Déménager le Cyclorama le détruirait sans doute. On ne déplace pas une telle toile aisément (on peut imaginer les coûts d’une telle opération). De plus, la toile ne peut être gardée intacte que dans une bâtisse semblable : le système spécial d’aération la préserve des variations de l’humidité, et notre saison froide (le Cyclorama n’est pas chauffé l’hiver) le sauve des insectes friands de tissu. La faire sortir du pays serait brader un patrimoine culturel de première importance. Le Cyclorama forme depuis toujours un ensemble avec la basilique — ils sont consubstantiels. Les séparer défigurerait le site.

     

    La famille Blouin, qui possède le Cyclorama, n’est pas en cause ; elle l’a porté à bout de bras pendant des décennies et elle a le droit de passer à autre chose. Il faut que ce patrimoine collectif soit racheté par l’État à un prix juste et raisonnable.

     

    Il faut bien avouer que sa présentation pourrait être grandement améliorée. Pourquoi ne pas en faire une annexe d’un musée des beaux-arts pour sa mise en valeur ? Les espaces pourraient accueillir des expositions sur les trompe-l’oeil et l’immersion. Pourquoi ne pas se servir des casques virtuels pour diversifier l’expérience tout en préservant sa fonction religieuse ?

     

    Eu égard au devoir de mémoire, les Québécois doivent prendre conscience de la perte irrémédiable que constituerait le démantèlement du Cyclorama. J’en appelle donc au ministère de la Culture pour qu’il soit classé monument historique, maintenu sur son site et mis en valeur.

     

    * Appuient la demande de sauvegarde du Cyclorama : François Albera (revue 1895, France) ; Martin Barnier (Université de Lyon 2) ; Julie Beaulieu (Université Laval, Québec) ; Jason Béliveau (Antitube, Québec) ; Mireille Berton (Université de Lausanne) ; Olivier Bilodeau (Festival de cinéma de la ville de Québec) ; Livio Belloï (Université de Liège) ; Ian Christie (Birkbeck College, Londres) ; Maxime Coulombe (Université Laval) ; Luc Courchesne (SAT, Montréal) ; Sean Cubitt (Université de Londres) ; Bruno Dequen (revue 24 images, Montréal) ; Philippe Dubé (Université Laval) ; Patrick Désile (CNRS, Paris) ; André Gaudreault (Université de Montréal) ; Marc Grignon (Université Laval) ; Jean A. Guili (Paris I-Sorbonne) ; André Habib (Université de Montréal) ; Pierre Henrichon (UQAM, Montréal) ; Sébastien Hudon (Bande Vidéo, Québec) ; Marcel Jean (Cinémathèque québécoise) ; Frank Kessler (Université d’Utrecht) ; Germain Lacasse (Université de Montréal) ; Guillaume Lafleur (Cinémathèque québécoise) ; Sabine Lenk (Université d’Anvers) ; Françoise Lucbert (Université Laval) ; Robert Marcoux (Université Laval) ; Michel Marie (Université de Paris 3) ; Silvestra Mariniello (Université de Montréal) ; Fabrice Montal (Cinémathèque québécoise) ; Paul Moore (Ryerson University, Toronto) ; Louis Pelletier (Concordia/Université de Montréal) ; Fernão Pessoa Ramos (Université de Campinas, Brésil) ; Giusy Pisano (ENS Louis-Lumière, Paris) ; Diane Poitras (UQAM) ; Valérie Pozner (CNRS) ; Anne-Marie Quévrain (Cinémathèque Méliès) ; Valentine Robert (Université de Lausanne) ; Lucie Roy (Université Laval) ; Maxime Scheinfeigel (Université de Montpellier 3) ; Charles Tepperman (Université de Calgary) ; Stéphane Tralongo (Université de Lausanne) ; Benoît Turquety (Université de Lausanne) ; Caroline Zéau (Université de Picardie Jules-Verne) ; Olivier Asselin (Université de Montréal) ; Claire Dupré la Tour (Université d’Utrecht) ; Olga Hazan (UQAM) ; Marie-Domitille Porcheron (Université de Picardie Jules-Verne à Amiens) ; Sylvano Santini (UQAM) ; Olivier Asselin (Université de Montréal) ; Claire Dupré la Tour (Université d’Utrecht) ; Olga Hazan (UQAM) ; Marie-Domitille Porcheron (Université de Picardie Jules-Verne à Amiens, ancienne pensionnaire de l’Académie de France à Rome) ; Sylvano Santini (UQAM) ; Jean Châteauvert (UQAC) ; Jean-Jacques Meusy (CNRS) ; Didier Méhu (Université Laval) ; François Jost (Paris 3) ; Roger Odin (Paris 3) ; Dominique Chateau (Sorbonne-Paris 1) ; Jacques Aumont (Paris 3). 













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