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    Itinérance: des coûts élevés pour peu de résultats

    Chaque itinérant coûte 55 000 $ par année au Canada et une nouvelle étude remet en question la façon dont les services sont offerts

    Bien que Montréal investisse davantage que les autres villes dans le soutien au logement, les besoins sont encore grands dans ce domaine.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Bien que Montréal investisse davantage que les autres villes dans le soutien au logement, les besoins sont encore grands dans ce domaine.

    Les personnes sans-abri engendrent plusieurs coûts pour la société, notamment en services d’hébergement, d’urgence, de santé et juridiques. Plus précisément, chaque personne itinérante souffrant d’une maladie mentale coûte en moyenne 55 000 $ par année au Canada, selon une nouvelle étude de l’Université McGill. Une analyse qui remet en question l’efficacité de la lutte à l’itinérance.

     

    En se basant sur les données du projet Chez Soi, une étude pancanadienne menée de 2009 à 2013 dont l’objectif était de sortir les gens de la rue en leur fournissant un logement, le chercheur Eric Latimer et son équipe ont dressé un portrait des coûts de l’itinérance dans cinq villes au pays, soit Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg et Moncton.

     

    La recherche se limite aux personnes qui ont un trouble de santé mentale, ce qui « n’exclut pas beaucoup de monde », précise M. Latimer, qui est économiste de la santé et professeur au département de psychiatrie de l’Université McGill.

     

    L’étude évalue qu’à Montréal, le coût moyen des services pour chaque personne itinérante vivant avec une maladie mentale est de 56 406 $ par année, un montant semblable à ce que dépensent Toronto (58 972 $) et Vancouver (53 144 $). À Winnipeg, ce montant se situe à 45 565 $ alors qu’il est de 29 610 $ pour Moncton.

     

     

    « C’est intéressant de voir que les trois grandes villes sont sensiblement au même niveau, remarque Eric Latimer. Pour sa part, Moncton est davantage représentative des plus petites villes. »

     

    Montréal se distingue des autres villes par les sommes plus importantes qu’elle consacre aux programmes de logement, soit près du double de Winnipeg, qui arrive deuxième dans cette catégorie. « Les organismes communautaires nous disaient que Montréal a une approche particulière sur ce plan. Nos données confirment qu’on met l’accent là-dessus », note le chercheur.

     

    Autre constat : Montréal et Vancouver sont les deux villes qui déboursent les plus grandes sommes en hospitalisation psychiatrique. En ce qui concerne les dépenses judiciaires, Toronto arrive au premier rang, et de loin.
     

     

    Solutions proposées

     

    En dressant cette analyse des coûts de l’itinérance, Eric Latimer en est venu à la conclusion que les dépenses élevées dans les différents services d’aide ne parviennent ni à réduire ni à prévenir l’itinérance. « On dépense beaucoup d’argent et on n’a pas d’excellents résultats. Est-ce qu’on ne devrait pas repenser comment on offre les services ? » questionne-t-il.

     

    À son avis, une des solutions pour réduire l’itinérance réside dans l’approche « logement d’abord », qui consiste à fournir aux personnes sans-abri un logement subventionné sur le marché privé en plus d’un soutien pour leur permettre de se remettre sur pied. C’est ce qu’a testé le projet Chez Soi il y a quelques années. « Il faut savoir moduler l’intervention en fonction des besoins de la personne. Le logement d’abord s’adapte aux besoins [des personnes itinérantes] », soutient-il.

     

    Une autre façon de réduire les dépenses serait de prévenir l’itinérance chronique, selon le chercheur. « Il faut rapidement orienter une personne qui vient de tomber dans l’itinérance pour qu’elle se sorte de cette situation. »

     

    Eric Latimer mentionne certaines initiatives montréalaises qui font un pas dans cette direction, notamment la réorientation des services de la Mission Old Brewery, qui mise désormais sur la réinsertion sociale, et le Programme réaffiliation itinérance et santé mentale (PRISM), qui privilégie les soins de proximité pour aider les itinérants qui souffrent de troubles mentaux.

     

    Investir pour prévenir

     

    Le coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), Pierre Gaudreau, n’est aucunement surpris des résultats de l’étude. « Ça démontre bien les coûts élevés notamment des systèmes carcéraux et hospitaliers », dit-il.

     

    Bien que Montréal investisse davantage que les autres villes dans le soutien au logement, les besoins sont encore grands dans ce domaine, selon M. Gaudreau. « Si on déplaçait davantage de dépenses dans le logement, on pourrait réduire les coûts engendrés par la judiciarisation et les hospitalisations. »

     

    Selon lui, on aiderait aussi les gens à risque de tomber dans l’itinérance en réinvestissant dans les services de santé mentale. « Les organismes manquent de moyens », affirme-t-il, rappelant que plusieurs groupes communautaires ont subi des coupes ces dernières années.

     

    Le coordonnateur du RAPSIM décoche une flèche au projet de loi 25 du gouvernement du Québec, qui pourrait retrancher jusqu’à 224 $ au chèque d’aide sociale des prestataires qui ne suivront pas le programme Objectif Emploi. « Ces gens pourraient perdre leur logement. C’est un facteur de détresse qui pourrait engendrer de l’itinérance. »

     

    À l’inverse, poursuit-il, une augmentation de la prestation de base de l’aide sociale permettrait de prévenir l’itinérance. À titre d’exemple, il cite certains organismes qui cessent de voir leurs bénéficiaires une fois qu’ils atteignent l’âge de 65 ans, car ceux-ci reçoivent alors leur revenu de Sécurité de la vieillesse.

     

    La prestation d’aide sociale de base pour une personne considérée apte à l’emploi est de 628 $ par mois, alors que la Sécurité de la vieillesse s’élève à environ 1450 $ par mois pour une personne ayant un revenu mensuel inférieur à 431,99 $. « De quoi se payer un loyer », observe Pierre Gaudreau.

     

    Avis des itinérants

     

    L’étude de l’Université McGill ne pose qu’un regard économique sur la gestion des services et ne tient pas compte de l’avis des principaux intéressés, les itinérants, déplore le professeur à l’École de travail social de l’UQAM, Michel Parazelli.

     

    « Ce genre d’étude tend à fabriquer une forme de standardisation des actions. Ça prend une pluralité d’approches qui puissent être adaptées aux trajectoires de chacun et au désir de sortir de la rue au moment où les gens sont prêts à faire ce pas », affirme-t-il.

     

    L’itinérance est un enjeu complexe qui a autant de facettes que de gens qui la vivent, rappelle le professeur. Les solutions pour la réduire et la prévenir doivent donc être variées. « Ce n’est pas quelque chose qui se résout avec seulement un logement », soutient-il, ajoutant que l’approche « logement d’abord » ne convient pas à tous.

     

    Michel Parazelli reconnaît néanmoins que l’étude soulève une bonne question au sujet de la répartition actuelle des ressources. « Est-ce que les investissements qu’on fait répondent aux besoins ? C’est la grande question, mais l’étude n’y répond pas », déplore-t-il.













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