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    Langues autochtones: enseigner le micmac pour survivre

    Durant ses longues années d’étude, Janine Metallic a constamment souffert de l’éloignement de sa communauté.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Durant ses longues années d’étude, Janine Metallic a constamment souffert de l’éloignement de sa communauté.

    Le Québec est l’hôte de onze nations autochtones reconnues par le gouvernement du Québec, chacune parlant sa propre langue. Certaines de ces langues sont encore parlées par des milliers de locuteurs. Plusieurs sont sur la voie rapide de l’extinction. Cet été, Le Devoir rencontre chaque semaine un locuteur d’une de ces langues. Voici Janine Metallic, pédagogue, de la réserve micmaque de Listuguj, en Gaspésie.


    Pour préserver sa langue, Janine Metallic a enseigné quelques phrases de micmac à son conjoint, un anglophone originaire de Belle-Anse, en Gaspésie. « Je lui ai appris des choses comme “je suis prêt”, “la nourriture est cuite”, ou “le repas est prêt”. »

     

    Parler à son conjoint dans sa langue maternelle est la seule façon pour Janine Metallic, qui vient de terminer son doctorat en études pédagogiques à l’Université McGill, de maintenir un lien avec sa langue d’origine.

     

    « J’essaie de parler ma langue un peu tous les jours. Mais c’est difficile quand il n’y a personne autour de toi qui parle ta langue. Que tu ne l’entends ni ne la vois nulle part. »

     

    Dans le cadre de ses recherches universitaires, Janine Metallic a suivi une cohorte d’étudiants originaires de Listuguj mais qui vivent en dehors de la réserve. Ils y retournent cependant durant l’été.

     

    C’est à ce moment que le groupe d’étudiants a suivi des cours de micmac avec la mère et la tante de Janine Metallic.

     

    « Ma mère a commencé à enseigner aux adultes il y a dix ans. Elle a développé une méthode différente, qui n’est pas basée sur la lecture et sur l’écriture mais sur des images. Dans sa classe, il y a des images sur les murs, et elle enseigne à partir de ces images. Elle est capable d’enseigner la grammaire, la structure du langage, à partir des images. Comme quand tu vas faire une marche et que tu dis : “C’est un arbre”. »

     

    Cette approche a été expliquée dans l’un des rares ouvrages sur le sujet : Les langues autochtones du Québec, un patrimoine en danger, sous la direction de Lynn Drapeau, aux Presses de l’Université du Québec. La traduction écrite de la langue micmaque prête d’ailleurs à confusion.

      


    « On a des documents dans la langue, mais la situation est complexe. On a eu des missionnaires, des linguistes et des anthropologues qui ont étudié notre communauté et qui ont écrit la langue différemment selon leur origine. Le père Pacifique était français et catholique. Il a développé une orthographe portant son nom. Le père Silas Tertius Rand était baptiste et anglophone, et il a développé l’orthographe Rand. »

     

    On dénombre pas moins de cinq orthographes différentes pour la langue micmaque.

     

    Ce ne sont pas les seules disparités que l’on rencontre en micmac. Pour désigner un magasin, les Micmacs du Québec ont adopté le mot français pour en faire « magasinang ». De leur côté, les Micmacs des Maritimes, qui fréquentent davantage les anglophones, diront plutôt « storeq ».

     

    La tante de Janine a quant à elle commencé à enseigner la langue micmaque au préscolaire. La langue micmaque est ensuite enseignée comme matière au début du primaire. « Ma petite nièce est allée au préscolaire en micmaque. Alors, au moins, elle a entendu la langue », dit Janine.

     

    Une communauté passée en revue

     

    La mère et la tante de Janine Metallic ont scruté la communauté de Listuguj, qui compte quelque 4000 habitants, pour déterminer plus ou moins combien de membres parlaient la langue et combien encore l’enseignaient à leurs enfants.

    « En passant en revue mentalement les membres de la communauté, elles ont déterminé que moins de 400 des 4000 Micmacs de Listuguj parlaient le micmac. Et du lot, seulement 36 étaient engagés dans un effort pour le transmettre à leurs enfants ou à d’autres membres de la communauté. C’est moins de 1 % de la communauté et c’est un chiffre affolant. C’est cela qu’elles voulaient montrer aux membres. Qu’il ne suffit pas de comprendre la langue. Parce que même si tu la comprends, tu ne peux pas la transmettre. Je comprends le français, mais je ne peux pas l’enseigner », dit Janine. Cinquante pour cent de la communauté de Listuguj a moins de 25 ans.

     

    Cette prise de conscience est relativement récente pour plusieurs Micmacs. « Quand j’étais petite, mes parents nous parlaient en micmac à la maison. Mes grands-parents avaient dit : “Parlez à Janine en micmac pour qu’on puisse parler avec elle”. Mes parents étaient très ouverts aux différentes langues, aux différentes façons de voir les choses. Ils m’ont envoyée à l’école d’immersion française, à Campbellton, au Nouveau-Brunswick. Ensuite je me suis mise progressivement à l’anglais. »

     

    Le frère de Janine, qui parle aussi le micmac, est en couple avec une Innue. « Il parle sa langue maternelle et elle parle la sienne, l’innu. Pour communiquer ensemble, je crois qu’il lui parle en anglais et qu’elle lui répond en français… », dit-elle.

     
    Quelques mots de micmac Je ne t’ai pas vu depuis un moment Pégwamugsin

    Comment vas-tu ? Mé dalein ?

    Je vais bien Welei

    Merci Welalin

    Au revoir ! Ap nmult’s !

    Plusieurs langues autochtones ont pourtant des similarités. Comme l’innu et l’abénaquis, par exemple, la langue micmaque compte des substantifs « animés et inanimés », plutôt qu’un féminin ou un masculin. « Et le verbe s’accorde selon que le nom est animé ou inanimé. On a des façons différentes de référer aux objets, et cela ne tient pas au fait que ces objets soient vivants ou non. »

     

    Janine mentionne aussi que le micmac ne compte pas réellement de mots pour dire bonjour. Si on retrouve son conjoint autour d’un café le matin, on dira plutôt quelque chose comme « il y a longtemps que je ne t’ai pas vu ». Comme plusieurs autres langues autochtones, la langue micmaque est polysynthétique. Les suffixes et les préfixes s’y agglutinent les uns aux autres pour représenter des phrases complètes. « Si je dis : « je veux continuer à parler micmac », par exemple, cela se dit : getusiawinnugina’masi », explique Janine en riant.

     

    Durant ses longues années d’étude, Janine Metallic a constamment souffert de l’éloignement de sa communauté. « Je viens de défendre ma thèse », dit-elle. Elle rêve de se servir de ses études pour faire avancer les choses dans sa communauté de Listuguj, en Gaspésie, en particulier dans la sauvegarde de sa langue maternelle.

    Combien de locuteurs au Québec? Le livre Les langues autochtones du Québec, un patrimoine en danger, dirigé par Lynn Drapeau, donne des informations parcellaires sur le nombre de locuteurs de langue autochtone au Québec. Ces données sont tirées du recensement de 2006. « […] Les chiffres absolus de locuteurs sont très bas, peut-on lire. Avec un total de 41 025 locuteurs, toutes langues confondues, parmi lesquels figurent : 2030 locuteurs de l’algonquin, 5360 de l’attikamek, 13 550 du cri, 590 du micmac, 9470 de l’innu-naskapi, 90 du mohawk (on considère cette donnée comme partielle) et 9740 de l’inuktitut. »

    Pourquoi «Kwe! Kwe!»? Le titre de notre série sur les langues autochtones tire son origine d’une expression qui veut dire « bonjour » dans plusieurs langues autochtones du Québec — avec différentes variantes. On dit « kway » en abénakis, « kwei » en atikamekw, « kuei » en innu, et « kwe » en algonquin et en wendat. « Kwe kwe » est utilisé par exemple lorsqu’on n’a pas vu quelqu’un depuis longtemps, tandis que « kwe » se dit dans le cadre d’échanges fréquents. Les autres langues autochtones ont d’autres façons de dire bonjour. Nous les aborderons aussi, évidemment.












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