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    Parentés atlantiques (4/6): Partis du port de Dieppe

    Ils furent des centaines à y mettre les voiles vers la Nouvelle-France pendant la première moitié du XVIIe siècle

    29 juillet 2017 | Monique Durand - Collaboratrice | Actualités en société
    Le port de plaisance Jehan Ango à Dieppe
    Photo: Monique Durand Le port de plaisance Jehan Ango à Dieppe

    À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir est allé humer l’air du temps d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, histoire de fouiller les liens que nous entretenons avec les villes françaises étroitement associées à l’époque de Ville-Marie et de la Nouvelle-France. Comment ces villes honorent-elles cette part de notre histoire qui est aussi la leur ? Quelles sont les résonances de ces filiations ici ? Aujourd’hui : le port de Dieppe. Quatrième de six articles.


    4 mai 2017. Quand L’arc-en-ciel quitte le port de Dieppe, les hommes à bord rêvent, comme chaque fois qu’ils prennent la mer, de rapporter l’or blanc plein leur cale. Ce port de Normandie est le plus important de France pour la coquille Saint-Jacques. Ils voient s’éloigner la longue plage où s’activent promeneurs, joggeurs et baigneurs, au milieu des vendeurs de crêpes et de frites, plage où sont plantées les fameuses cabines louées par les vacanciers.

     

    Dieppe fut jusqu’en 1914 la première station balnéaire française, fort prisée des Parisiens et des Londoniens. Les pêcheurs de L’arc-en-ciel peuvent apercevoir le casino, les hôtels, le minigolf, le skatepark et, quand ils tournent la tête vers l’est, le gros ferry jaune traversant la Manche vers l’Angleterre et la forêt de mâts du port de plaisance Jehan Ango.
     


    4 mai 1639. Quand Le Saint-Joseph quitte le port de Dieppe, Marie Guenet et ses deux compagnes augustines hospitalières voient s’éloigner la petite foule venue leur faire des adieux et s’agiter les caravelles amarrées sous les vents qui forcissent. Elles distinguent le château, les clochers de Saint-Jacques et de Saint-Rémy, peut-être l’Hôtel-Dieu où elles ont appris à soigner et qu’elles ont quitté, avec armes et bagages, d’abord en carrosse vers le port, puis en chaloupe vers le navire.

     

    Elles partent en compagnie de trois ursulines, dont l’une n’est autre que Marie de l’Incarnation. Marie de l’Incarnation ? Une femme en feu, épistolière, qu’on imagine comme un mélange de Diane Dufresne et de Simonne Monet-Chartrand, qui confesse son « extrême désir de partir […] qui la suit partout ».

     

    Dans le trio se trouve aussi Madeleine de la Peltrie, une autre femme intense, anticonformiste, riche veuve bienfaitrice des Ursulines, qui tient à son statut de laïque et part malgré l’interdiction de son père. Elle s’embarque avec sa servante et tout un barda, meubles et provisions pour l’Hôtel-Dieu qu’elle s’en va fonder à Québec.

     

    Le Saint-Joseph manque d’espace. Qu’à cela ne tienne, madame de la Peltrie affrétera un autre navire, voilà tout ! L’heure du départ a sonné. Les six femmes sont bien là. Mais les vents soufflent l’enfer. Le Saint-Joseph doit attendre 15 jours en rade avant l’accalmie. À bord, presque tout le monde est malade et l’ancre n’est pas levée encore.

     

    20 mai 2017. Café des Tribunaux, place du Puits salé. Lynne Levesque m’y a donné rendez-vous. Elle vit à Dieppe depuis six mois pour travailler à la traduction française d’un livre portant sur la vie de Jeanne Chevalier, une fille du Roy. « Jeanne est née soit ici, à Dieppe, soit à Coutances, pas très loin », fait-elle dans un français laborieux.

    Photo: Monique Durand La chapelle des Indiens surplombant le port de Tadoussac et le fleuve Saint-Laurent
     

    À 73 ans, Lynne se tue à apprendre le français, elle qui a vu le jour aux États-Unis, d’une lignée de Lévesque. « Mon arrière-grand-père est né à Saint-Philippe-de-Néri, dans le Bas-Saint-Laurent. Il est parti à neuf ans pour les États-Unis. Tous les Lévesque parlaient français jusqu’à ce que mon père décide qu’il ne voulait plus être canadien-français. Il a marié une Américaine. La seule chose que je l’ai entendu dire dans sa langue maternelle, c’est : “Eh maudit !” »

     

    Le fil manquant

     

    La septuagénaire a mené sa carrière dans une banque à Boston, avant de prendre une retraite qu’elle consacre à la recherche de ses racines. « J’ai grandi à Nashua, au New Hampshire, avec la honte d’être Canadienne française. »

     

    Elle est venue guérir sa honte à Dieppe. Y retrouver le fil manquant, la menue pièce absente de sa construction intime. « Je suis obsédée par cette femme, partie de Dieppe en 1671 prendre Robert Lévesque pour époux en Nouvelle-France. L’histoire n’a retenu que son nom à lui, s’insurge-t-elle, pas celui de Jeanne. »

     

    Lynne sait qu’en travaillant à la reconnaissance de son ascendante de 11 générations, c’est un peu à sa propre vérité qu’elle travaille. Celle qui s’honore d’être une lointaine cousine de René Lévesque — « Il m’a redonné la fierté d’être qui je suis » — s’est fixé deux objectifs : faire connaître l’histoire de Jeanne Chevalier et convaincre les autorités dieppoises d’installer une plaque à sa mémoire dans l’église Saint-Jacques.

     

    Ils furent des centaines, comme Jeanne Chevalier, Robert Lévesque, Marie Guenet, Marie de l’Incarnation, Madeleine de la Peltrie, à mettre les voiles vers la Nouvelle-France depuis Dieppe durant la première moitié du XVIIe siècle. Le port de la côte normande avait la particularité de pouvoir accueillir les vaisseaux à marée basse comme à marée haute.

     

    Mais l’Angleterre était trop proche, juste séparée par la Manche. La guerre faisait rage entre les deux vieux ennemis, France et Angleterre. Le port de Dieppe sera bientôt supplanté par celui de La Rochelle, sur la côte atlantique, pour l’embarquement des partants vers l’Amérique.

     

    21 mai 2017. Bar O Mètre. Eh oui, c’est le nom de ce bar-café situé sous la falaise ouest à Dieppe. Touristes et gens du cru s’y donnent rendez-vous pour boire un peu de blanc et beaucoup de mer Manche à l’heure où le soleil descend. La falaise, tranchée au sabre par les vagues et par les siècles, s’illumine de rose. Je vois les six femmes accoudées sur le bastingage du Saint-Joseph passer devant, voguant vers leur destin.

    Le fleuve, à cette époque, est très mal connu. Il est aussi difficile d’y entrer que d’en sortir.
    Pierre Rouxel, du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière à Sept-Îles
     

    La traversée est difficile. Le capitaine Bontemps doit faire une longue boucle pour éviter des navires anglais au sortir de la Manche. Et puis, à l’approche de Terre-Neuve, dans une brume épaisse, le petit contingent croit sa dernière heure venue : Le Saint-Joseph fonce « dans une glace aussi énorme qu’une petite ville » et « claire comme un cristal », écrit Marie de l’Incarnation. Ça y est, le vaisseau aveugle va se fracasser. Les passagers crient d’effroi. Une manoeuvre désespérée du capitaine les sauve du naufrage.

    Mi-juillet 1639. Après trois mois de mer, suffoquées par l’émotion, les voyageuses descendent à terre et se prosternent sur le sol de Tadoussac. « Je vous laisse à penser la joie », écrit la passionaria ursuline, avec une inhabituelle retenue. Elles pourront se poser là quelques jours avant de poursuivre leur remontée du fleuve jusqu’à Québec, où l’attend leur nouvelle vie de soignantes, pour les trois augustines, et d’enseignantes, pour les trois ursulines.

     

    « On ne dira jamais assez l’importance de Tadoussac à l’époque de la Nouvelle-France », écrit Pierre Rouxel, du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière à Sept-Îles. Tous les bateaux venus de France y font une première escale plus ou moins longue, ceux de gros tonnage remplacés par des plus petits pour naviguer vers Québec. « Le fleuve, à cette époque, est très mal connu, poursuit le chercheur. Il est aussi difficile d’y entrer que d’en sortir. »

     

    Quand les six femmes y débarquent en 1639, Tadoussac est alors une des capitales maritimes de l’Amérique du Nord, lieu de traite avec les Amérindiens qui y viennent de partout, lieu de transbordement de marchandises, d’arrivées, de départs, de bonnes et de mauvaises nouvelles, tout y converge, désespérances et espoirs fous.

     

    Un contraste saisissant

     

    Le contraste est saisissant avec Tadoussac aujourd’hui, animé seulement pendant la saison douce par une faune amoureuse de baleines et de chansons, de dunes et de rochers, de kayacs et de bières artisanales. Site grandiose qui semble dormir pendant les trois quarts de l’année confit dans sa beauté, embrassant le ciel, le fleuve, le Saguenay, ce que nous étions et sommes devenus.

     

    On est ému devant la chapelle en bois dite des Indiens, l’une des plus anciennes du genre en Amérique du Nord, surplombant le port de Tadoussac et le Saint-Laurent. Même émoi devant la chapelle Bonsecours dite des Marins, sur la falaise du Pollet, surplombant le port de Dieppe et la Manche. Les deux petites églises, comme des phares, semblent se répondre au-dessus de l’Atlantique, montant la garde dans les vents de l’histoire.

    La semaine prochaine : « Parti de Brouage, Samuel de Champlain »













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