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    Comment le dire?

    L’avenir du «post»

    «Il y a bien sûr un lien historique et étymologique entre un
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Il y a bien sûr un lien historique et étymologique entre un "post" et la poste», soutient la linguiste Nadine Vincent.

    La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui : post.


    Facebook, c’est tellement 2015. Ou 2009. Enfin, on se comprend : c’est tellement ringard maintenant que tout le monde mondial mondialisé s’y met.

     

    Le réseau planétaire a passé la barre des deux milliards d’abonnés, qui postent à tous les vents, tout le temps. Le terme a même engendré un tas de dérivés. Il se conjugue, se substantifie, se décline.

     

    Le délicieux « parentpostage » vient tout juste de faire son apparition. Le néologisme décrit l’agaçante et nombriliste habitude immodérée des parents à mettre en ligne des photos et des vidéos de leur progéniture. Ce qui rappelle cette cruelle observation de l’écrivain Michel Folco, adaptable à notre ère überfacebookée : au fond, les enfants c’est comme les pets, on ne peut endurer que les siens…

     

    Ça poste beaucoup donc. Des puristes pourraient préférer les mots « publier » ou « diffuser ». C’est d’ailleurs l’usage sur le réseau Facebook lui-même, par exemple dans ses directives expliquant « comment publier et partager ». En même temps, l’emprunt à l’anglais (« to post ») rappelle la bonne vieille poste et ses dérivés très français, tout simplement. Alors, pourquoi pas ?

     

    « Il y a bien sûr un lien historique et étymologique entre un post et la poste, commente par courriel/e-mail la linguiste Nadine Vincent, professeure de l’Université de Sherbrooke. Plus généralement, plusieurs des éléments du vocabulaire d’Internet sont liés au système postal. Vous avez sûrement déjà entendu parler de la malle-poste, cette voiture (tirée par des chevaux) qui servait à transporter le courrier dans une malle postale ? Les Anglais l’ont appelée mail coach. Leur courrier est donc appelé mail. Les Québécois appellent toujours le courrier “la malle” dans la langue orale familière. D’où “boîte à malle” et “maller” une lettre. Ce serait des anglicismes de maintien. Au moment de l’arrivée d’Internet, il faut nommer le courrier électronique ; en anglais, il s’appelle tout naturellement electronic mail, et donc e-mail (elliptiquement, mail). »

     

    Tirer une leçon

     

    Le vocabulaire avance en zigzag et parfois comme les écrevisses, à reculons. La professeure Vincent rappelle que post a aussi donné poster (affiche), d’usage normatif en France mais repoussé au Québec.

     

    « Ce lien historique n’empêche pas que post et poster (le verbe et le nom) soient des anglicismes. Même si l’étymon de départ est français, ce n’est pas par évolution du mot français que nous en arrivons à ces mots, mais par emprunt à l’anglais. Cela dit, tout anglicisme n’est qu’un emprunt à l’anglais et n’est pas forcément critiqué. Dans ce cas-ci, l’Office québécois de la langue française critique et précise (dans le Grand Dictionnaire terminologique) que “le terme poster est un faux ami [un emprunt de sens] puisqu’en français, poster n’implique que l’expédition du message et non sa divulgation”. C’est donc l’élément “affichage” qui vient de l’anglais. »

     

    Bref, dans ce cas comme dans bien d’autres, le français et l’anglais se sont échangé des sens d’un mot en va-et-vient. Au bout du compte, l’usage décide et puis basta.

     

    Seulement, en France, l’anglais n’est pas perçu comme une menace, alors les usagers font peu de cas de la critique officielle traquant les anglicismes. Tandis qu’au Québec, si. En fait, résume la professeure Vincent, la leçon à tirer de post et de poster est peut-être plus là.

     

    « Ce qui me semble intéressant dans le rapport des Québécois à l’anglais, c’est justement que ce n’est pas un phénomène nouveau qui ne touche que du vocabulaire récent, dit-elle dans un premier échange. Le lien est exactement le même depuis le XIXe siècle, pour des raisons politiques évidentes dont on ne parle jamais mais qui permettent de comprendre les réactions actuelles. »

     

    Elle ajoute que la question de la langue ne peut être traitée de façon simpliste, en évaluant si un mot demeure en usage ou pas. La leçon vaut encore plus pour les anglicismes, surtout au Québec. Et la règle générale vaut pour toute cette série sur « les mots pour le dire »… en anglais.

     

    « Il y a une grande cohabitation au Québec entre les mots anglais (dont mail et downloader), très courants en langue familière, notamment à l’oral, et leurs équivalents français (ici courriel et télécharger), qui correspondent à la norme du français au Québec et qui sont bien implantés à l’écrit. Mais tout ça est un continuum dont l’usage est le maître et qui diffère en France et au Québec, d’où les malentendus fréquents dont nous sommes témoins. »

     

    La langue angloise

     

    Quelque chose vient-il même de craquer dans la société franco-québécoise ? La conjoncture politique dénationalisante et le bilinguisme croissant combinés à la grande numérisation où l’anglais règne annoncent-ils de nouveaux rapports décomplexés aux emprunts comme aux anglicismes ?

     

    « On dit ça depuis des générations, répond la professeure Vincent. On dit : “Ça y est, les jeunes n’ont plus les mêmes complexes face à l’anglais et font la différence entre le danger d’assimilation et l’ouverture sur le monde.” Est-ce que c’est vrai cette fois-ci ? Peut-être. Peut-être pas. Si oui, ça sera le signe d’une redéfinition politique importante. Mais je ne pense pas qu’on y soit. Il suffit d’amener un adolescent en France pour constater son étonnement, voire sa frustration, devant la présence de l’anglais. Les jeunes ne sont donc pas encore immunisés ou désensibilisés. »

     

    Plus ça change, plus c’est pareil. Nadine Vincent évoque ces parentposteurs qui réclament pour leur progéniture adorée l’accès précoce à l’apprentissage de l’anglais pour assurer leur avenir dans un monde où ça poste en masse, et en anglais. Or, souligne-t-elle, dès le lendemain de la Conquête, certains tenaient à peu près le même discours, comme en témoigne cet extrait déniché dans La Gazette de Québec du 6 octobre 1766.

     

    « Patrice McClement enseignera aux enfants François […] à lire, à écrire et à parler la Langue Angloise, à un prix fort raisonnable […] Et comme les Affaires publiques de cette Province se font à présent, et se feront à l’avenir, en Langue Angloise, il espère que les Citoyens ne négligeront pas cette occasion de faire instruire leurs Enfants dans une Langue vivante, dont la connoissance ne peut manquer de leur être utile dans la suite de leurs jours. »

    Étymologie Le mot « poste » apparaît très tôt en français, un emprunt de l’italien posta, qui désigne une place destinée à un cheval dans une écurie puis un relais de chevaux pour les voitures et les courriers.

    Le terme va connaître une impressionnante fortune pour désigner aussi bien la maison des chevaux de relais que la mesure entre ces maisons, ou l’administration qui assure le transport des correspondances sur ces routes, le courrier qui les transporte et le lieu où il se trie, mais aussi un emplacement, un lieu de travail, une fonction ou encore un appareil de radiotransmission.

    Beaucoup de langues européennes ont adopté une forme dérivée reconnaissable : post (allemand), posthus (danois), poczta (polonais), potchta (russe), posta (tchèque, slovène et slovaque).












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