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    La défenseure des droits des 11 000 migrants agricoles

    Melanie Dominique se débat avec la bureaucratie au nom du respect des travailleurs

    Paperasses, impôts, réclamations en santé et sécurité, plaintes pour non-respect des normes minimales... Melanie Dominique fait un peu de tout, et davantage.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Paperasses, impôts, réclamations en santé et sécurité, plaintes pour non-respect des normes minimales... Melanie Dominique fait un peu de tout, et davantage.

    Les rayons de soleil entrent presque à l’horizontale dans la voiture sur l’autoroute 20 et réchauffent l’habitacle. Le système de ventilation ne souffle plus rien, ni chaud ni froid : « Ça non plus, il n’y a pas de budget pour ça », rigole un instant Melanie Dominique, avant de prendre une sortie vers le Centre-du-Québec.

     

    Comme la ventilation de sa voiture, elle se sent souvent à bout de souffle. Cette année, Melanie est la seule employée du centre de l’Alliance des travailleurs agricoles (ATA) à Saint-Rémi ; le nombre de migrants agricoles n’a pourtant pas diminué.

     

    Ce sont près de 11 000 personnes, selon la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’oeuvre agricole étrangère (FERME), qui naviguent à vue dans le système québécois. Et l’ATA dissipe un peu le brouillard autour de cette navigation.

     

    Paperasses diverses, impôts, réclamations en santé et sécurité, plaintes pour non-respect des normes minimales, situations d’urgence ; la jeune femme fait un peu de tout… et davantage. Alliée ? Militante ? Paperasseuse en chef ? « Certains viennent et me disent “J’ai une question”. Mais quand la porte du bureau est fermée, je réalise qu’ils veulent aussi juste parler », raconte-t-elle.

     

    Leurs démarches administratives prennent souvent des dédales kafkaïens, soupire-t-elle. Mme Dominique, comme ses prédecesseures, décode jour après jour, année après année, les processus de la bureaucratie gouvernementale : « C’est toujours à nous de savoir comment y arriver », dit-elle.

     

    Les changements des deux programmes de visa pour les travailleurs agricoles venus surtout du Mexique et du Guatemala sont si fréquents et leur situation si particulière qu’elle se retrouve à expliquer le fonctionnement des différents programmes à ses interlocuteurs institutionnels.

    Certains viennent et me disent “J’ai une question”. Mais quand la porte du bureau est fermée, je réalise qu’ils veulent aussi juste parler.
    Melanie Dominique, employée du centre de l’Alliance des travailleurs agricoles
     

    Une agence gouvernementale dont elle préfère taire le nom l’a par exemple contactée la semaine dernière. L’agence avait en sa possession des chèques et des documents destinés à des travailleurs migrants agricoles, dont certains dataient de 2010. « C’est moi qui me retrouve à essayer de les retracer dans toutes nos listes ! » s’étonne-t-elle encore.

     

    Mêmes droits, mêmes responsabilités : les migrants agricoles ont cependant plus de mal à la fois à remplir leurs obligations et à faire valoir ces droits. Il n’existe aucun guichet unique pour ces travailleurs, aujourd’hui le quart de la main-d’oeuvre agricole de la province, en excluant les membres de la famille des producteurs.

     

    Ils paient des impôts au Québec, à partir d’un certain revenu, et au Canada, ainsi que des cotisations à l’assurance-emploi, au Régime québécois d’assurance parentale, à la Régie des rentes du Québec, etc.

     

    L’Union des producteurs agricoles (UPA) effectue la majorité des déclarations de revenus pour eux, grâce aux informations transmises directement par les employeurs. Mais elle ne se penche pas nécessairement sur les cas d’exception ou sur les calculs erronés des ministères du Revenu, note Mme Dominique. Des cas qui rebondissent sur son bureau.

     

    Depuis quelques semaines, elle fait signer des procurations par dizaines à des travailleurs, pour pouvoir réclamer en leur nom des impôts payés en trop. Le pépin est un peu complexe : les travailleurs mariés ou qui ont des enfants peuvent obtenir un crédit personnel d’impôt, grâce à un formulaire estampillé. Or, de nombreux formulaires ne présentaient pas ce sceau en 2016, sans que l’ATA ou le syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) puissent déterminer le chaînon manquant.

     

    Tout en continuant à décrire un système labyrinthique, elle assure : « C’est réglé maintenant, et ça ne sera plus un problème dans le futur. »

     

    Premier secours et dernier recours

     

    Mais pour l’instant, son bureau à Saint-Rémi croule sous ces formulaires et d’autres demandes, « les plus urgentes seulement ». Et le téléphone peut sonner à tout moment et changer les priorités.

     

    Comme ce soir. « J’ai passé la journée à conduire, je suis un peu fatiguée », s’excuse Melanie Dominique avant d’arriver au fond d’un rang dans une petite localité non loin de Drummondville.

     
    Les travailleurs n’ont en général pas la même perspective, et il faut déjà leur faire comprendre qu’ils ne subiront pas de violence s’ils font valoir leurs droits.
    Melanie Dominique

    Une maison mobile baigne dans le vert vigoureux de juillet et l’odeur d’épandage de fumier. Un jeune Guatémaltèque qui travaille dans cette ferme laitière vient à notre rencontre. Il demande à la journaliste de taire toutes les informations qui pourraient lui nuire.

     

    Le jeune homme s’assoit difficilement sur un tabouret et signe les papiers nécessaires à sa réclamation d’accident de travail. Chaque fois qu’une voiture passe, son collègue, qui vit dans la même maison, sursaute et guette les fenêtres. Le premier jeune homme parle de son accident de travail, des délais avant d’être soigné, de la relation qui a « beaucoup changé » avec son patron. La personne qui l’a accompagné à l’hôpital pour des radiographies a refusé qu’un traducteur les accompagne. « Je ne comprends pas, je me sens pris », dit-il. Les incompréhensions, l’isolement, l’incertitude sont au coeur de la discussion.

     

    À 11 h 30, la nuit bien installée, Melanie tend encore l’oreille : « Nous sommes venus disposés à faire le travail, mais on veut être respectés. L’ambiance est impossible », confie à nouveau le jeune homme blessé. Sa nervosité est retombée, mais pas son affolement à l’idée d’être renvoyé au pays s’il ne reprend pas le travail rapidement.

     

    Autocensure

     

    En s’éloignant sur le rang, Melanie Dominique réitère la peur de ces travailleurs de lui parler. « On leur dit depuis leur pays d’origine que parler au syndicat va leur faire du trouble », énonce la jeune femme. Le centre de Saint-Rémi est en effet associé au syndicat TUAC, qui le finance, même s’il reste autonome.

     

    Un collègue du TUAC, Julio Lara, lui prête main-forte, mais il se concentre sur la main-d’oeuvre syndiquée, une infime partie des travailleurs agricoles migrants. Ils se retrouvent tous deux à travailler de très longues heures, six jours par semaine. Melanie ne cache pas être souvent sur le bord de l’épuisement.

     

    Les garde-fous, légaux et réels, étant toutefois plus fragiles ailleurs au pays, l’attention a été concentrée dans d’autres provinces pour 2017, justifie Derek Johnstone, l’assistant spécial du président national.

     

    « L’Ontario est sur le point d’étendre à ces travailleurs la législation du travail et l’Alberta va le faire aussi. Notre action a donc été très axée sur ces provinces », expose-t-il.

     

    Bien que difficiles, les efforts de syndicalisation sont encore « la seule façon d’obtenir un véritable changement de pouvoir au travail », ajoute-t-il.

     

    L’organisateur syndical rappelle la bataille légale entamée en Colombie-Britannique après que la section locale du TUAC a obtenu des preuves que des agents consulaires mexicains tenaient des « listes noires » de leurs ressortissants. Ils les étiquetaient comme « fauteurs de troubles », notamment pour avoir évoqué des désirs de s’organiser en syndicat, leur retirant du même coup leur autorisation à participer au programme les années subséquentes.

     

    En Amérique latine, la syndicalisation comporte encore de nombreux risques. Les défenseurs des droits du travail sont particulièrement à risque au Guatemala. Ils y ont été assassinés par dizaines depuis le début des années 2000, signale la Confédération syndicale internationale, qui place le pays en tête de liste des plus dangereux pour le personnel des syndicats.

     

    « Les travailleurs n’ont en général pas la même perspective, et il faut déjà leur faire comprendre qu’ils ne subiront pas de violence s’ils font valoir leurs droits », expose Mme Dominique.

     

    Les questions administratives et celles de santé doivent être facilitées, plaide-t-elle, tant pour les travailleurs que pour les producteurs. « Les gouvernements ont une responsabilité de constater qu’ils amènent ces gens ici, ils leur doivent au moins le respect. Ils font quoi pour s’assurer que le programme fonctionne ? Que les travailleurs ont accès à leurs droits ? »

     

    Au-delà des enjeux d’alphabétisme, le changement d’environnement sociojuridique est une trop gigantesque bouchée à avaler, décrit Mme Dominique.

     

    Des confidences de fin du jour qui ne sont pas énoncées sur un ton de lamentation. « Quand tu achètes une salade dans une boîte de plastique, c’est un Guatémaltèque qui l’a mise dedans. Ils mettent de la nourriture sur nos tables. »













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