Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Quand «À nous la rue» voulait dire autre chose

    25 juillet 2017 | Félix Beausoleil - Étudiant à l’UQAM | Actualités en société
    «Les gens de couleur» est un spectacle déambulatoire faisant partie des prestations extérieures organisées dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, dont le slogan est «À nous la rue!».
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les gens de couleur» est un spectacle déambulatoire faisant partie des prestations extérieures organisées dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, dont le slogan est «À nous la rue!».

    Tout porte à croire que c’est « juste pour rire » que la Ville a appelé « À nous la rue ! » l’un des festivals du 375e. Il n’y aurait là, au reste, qu’une énième réalisation à verser au compte de ce qu’elle a réalisé, juste pour rire. Elle a cédé ce qui restait du centre-ville aux Rozon et aux Evenko, juste pour rire. Le barrage des festivals, ses postes de contrôle et son occupation policière disputent à Montréal son peu d’été, et cela juste pour rire. Montréal, festival – partout cette rime qu’on a répétée, jusqu’à ne plus rien vouloir dire. Mais allons… juste pour rire : les festivals fanés, pleins de leur pompe commerciale et de leur gaieté d’emprunt ; le cirque sursécurisé que l’on apprend à éviter et que les policiers ont si souvent honoré de leurs treillis arlequin ; l’hébétude des touristes et les retombées que, désagréables, ils égrènent. Il faudra bien, un jour, prendre la mesure de l’urbanisme que l’on fonde, depuis une trentaine d’années, sur ces trois mots : juste pour rire.

     

    « À nous la rue ! », nous lancent les affiches du 375e, comme on raconte une blague. Près du fleuve, Montréal ville intelligente s’illumine ainsi qu’un téléphone intelligent gigantesque. S’il est une chose que ce 375e met en lumière, c’est le moment où la ville s’est placée sans reste sous le concept de festival. Pour le coup, elle n’a pas pu s’empêcher de créer son propre festival ; elle s’est finalement fait festival, festival des festivals.

     

    Mais cette fête tautologique où la ville croit briller de ses plus beaux feux correspond paradoxalement au point où le festival se tient au plus loin de son origine. En effet, la provenance étymologique de « festival » est le festus latin, ce qu’on appelle la fête. Et pourtant, je crois que ce n’est faire injure à personne que de constater, que, dans la liste pléthorique de l’« événementiel » des mégafestivals, il n’est que la fête qui demeure introuvable. Car chacun comprend, dès l’adolescence, que le ferment de la fête est une allégresse momentanée quant aux normes. Il faut, dans la fête, pouvoir fermer les yeux. Une fête sous haute surveillance, où tout est paramétré, encerclé et quadrillé ne saurait s’adjoindre l’inoubliable.

     

    C’est pourquoi, dans le Montréal du 375e, au sein du festival des festivals, la fête a pu s’éclipser dans une pure opération de commerce, et, plus ostensiblement encore, dans une pure opération de police. En ce sens, il est certes de mauvais augure qu’on nous enjoigne à magasiner une nouvelle voiture dans l’enceinte de Juste pour rire, où l’austérité extorque à l’ennui 10 $ pour un verre de bière. Mais le crépuscule de la fête n’apparaît le plus nettement que dans le déploiement somptuaire de la police. Et ce n’est que bien tristement que l’on arrive à trouver normaux ces effectifs aussi massifs qu’inutiles. La balade la plus banale au centre-ville est aujourd’hui en mesure de relever les cordées de douzaines d’autopatrouilles dans le calme le plus plat, les cadets exécutant les cent pas aux coins des rues, les patrouilles armées déambulant sans pourquoi, ou encore les innombrables pions, entre le coup de chaleur et la rêverie…

     

    Dans le festival où la fête a été oubliée, c’est la police – et elle seule – qui doit donner le spectacle d’un temps libéré du travail et rendu disponible aux aléas de la fête. La sagesse, pour le spectateur, est alors de remarquer combien il est conséquent pour la ville, après avoir si rigoureusement inversé un des concepts les plus anciens de l’humanité – celui de fête –, de se proclamer « innovante ».

     

    « À nous la rue ! », lit-on placardé un peu partout dans le Quartier latin, comme un mystérieux avis. Lorsque, d’un rapide tour d’horizon, l’équivoque du « nous » est levée, il se peut que ce nom rappelle autre chose. « À nous la rue ! »… Oui, voilà, nous y sommes, un autre « nous », une autre « rue ». « À nous la rue ! », c’était bien, jusqu’ici, le mot d’ordre, scandé jusqu’à l’extinction de voix, des manifestations de grève. Au milieu de la rue Saint-Denis, à la hauteur de la côte qui descend vers Ontario, les festivals gonflables font révérence, dans nos souvenirs et nos rêves, devant la procession lente et heurtée de la grève. La grève rutilante et profonde, art de rue dont prennent ombrage la police et ses régisseurs. La grève, maintenant comme hier à faire. La grève, si elle est bien cette fête incertaine que le peuple fait aux puissants.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.