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    Libre opinion

    L’«étau de secret» qui enserre les travailleurs migrants agricoles

    24 juillet 2017 | Dalia Gesualdi-Fecteau - Professeure, Département des sciences juridiques, UQAM | Actualités en société
    Des réfugiés népalais ont déménagé à Saint-Françoise, entre Lévis et Victoriaville, pour y travailler.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Des réfugiés népalais ont déménagé à Saint-Françoise, entre Lévis et Victoriaville, pour y travailler.

    Dans une lettre d’opinion publiée le 21 juillet, Stéphane Roy, président des Serres Sagami, nous dit que les travailleurs agricoles migrants qui arrivent au Québec « [sont] déjà enfermés dans un étau du secret, n’ont souvent d’autre réflexe que de poursuivre en silence ce qu’ils ne veulent absolument pas perdre, c’est-à-dire un travail qui leur fournira de quoi améliorer leurs conditions de vie ».

     

    Nous ne saurions mieux dire.

     

    M. Roy nous invite aussi « à tout dire » sur les travailleurs migrants. Nous nous permettrons donc d’apporter un complément au portrait présenté par celui-ci.

     

    Les programmes de migration temporaire, comme le Programme des travailleurs agricoles saisonniers ou le Programme des travailleurs étrangers temporaires, s’inscrivent dans une logique de migration circulaire. Les pays d’accueil, dont le Canada, peuvent ainsi combler leurs besoins en main-d’oeuvre sans s’engager à admettre ces personnes de façon permanente. Les migrants y pourvoient des emplois dans des secteurs largement délaissés par la main-d’oeuvre dite locale, compte tenu souvent de la pénibilité des conditions de travail. Les pays « fournisseurs » de main-d’oeuvre, quant à eux, profiteraient des transferts de fonds effectués par les migrants, soulageant, du moins temporairement, la pauvreté et le chômage. Les migrants, pour leur part, profiteraient d’un accroissement de leur niveau de vie une fois de retour dans leur pays d’origine.

     

    Une dépendance multiforme

     

    Cette présentation jovialiste passe sous silence les conditions mises en place par les programmes de migration temporaire et qui rendent les migrants vulnérables à l’exploitation. De façon générale, les travailleurs viennent au Canada pour une période prédéterminée et doivent offrir leurs services à un employeur prédésigné. Comme ces travailleurs doivent être embauchés par des employeurs ayant été préalablement autorisés à le faire à travers d’un programme de migration temporaire, ils disposent donc d’une mobilité professionnelle fort limitée.

     

    La dépendance de ces travailleurs est multiforme : l’accession à un emploi est d’abord conditionnelle à la volonté des agents de recrutement de les apparier à un employeur. Le recrutement des travailleurs intervient à l’étranger et les employeurs mandatent généralement un tiers, comme FERME Québec, qui leur propose un service clé en main. Une fois le premier contrat de travail achevé, les travailleurs devront espérer être réembauchés par leur employeur. Si tel n’est pas le cas, c’est le retour à la case départ. Or, une fois au Québec, le portrait n’est guère plus rose : ces travailleurs sont susceptibles d’être socialement, linguistiquement et géographiquement isolés.

     

    L’État, québécois et canadien, ainsi que les employeurs, qui profitent du travail de ces migrants, doivent faire face à leurs responsabilités. D’une part, les programmes de migration temporaire doivent impérativement encadrer les conditions dans lesquelles se déroule le recrutement des travailleurs. Ce qui se passe à l’étranger et avant l’arrivée des travailleurs a des répercussions directes sur leur façon d’envisager leur séjour professionnel.  L’« omertà » décrite est une conséquence directe des représentations que se forgent les travailleurs dans la foulée du processus de recrutement. De plus, les employeurs doivent être tenus responsables des agissements des agents de recrutement lorsque ceux-ci mettent en avant des pratiques illégales et discriminatoires. N’en déplaise à M. Roy, ultimement, ces recruteurs agissent au bénéfice des employeurs.

     

    D’autre part, les agences gouvernementales responsables de la mise en oeuvre des lois du travail doivent occuper le terrain. Depuis le 1er janvier 2016, c’est la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail [CNESST] qui en a largement la responsabilité. Comme le souligne M. Roy, cette agence doit disposer des ressources pour faire des visites d’entreprises, et ce, de façon régulière et systématique. Quelques brochures, souvent rédigées dans un langage technique et inaccessible, ne suffisent pas. L’inspection en matière de travail est plus que jamais nécessaire, mais son efficacité tient aux ressources dont la CNESST dispose et à l’étendue de ses moyens d’intervention.













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