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    Une décennie à jouer en société

    Rencontre avec Nina-Michèle Le Floch, propriétaire de La Récréation

    Nina-Michèle Le Floch, 26 ans, baigne dans le milieu des jeux de société depuis son adolescence. Depuis 2014, elle est propriétaire de l’entreprise La Récréation, dont sa mère lui a cédé les rênes.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Nina-Michèle Le Floch, 26 ans, baigne dans le milieu des jeux de société depuis son adolescence. Depuis 2014, elle est propriétaire de l’entreprise La Récréation, dont sa mère lui a cédé les rênes.

    Le Devoir vous propose le troisième d’une série d’articles sur les geeks d’aujourd’hui, ces mordus dont la passion pour les pixels, les technologies du Web, la culture populaire ou les passe-temps en tout genre se décline de mille façons. Aujourd’hui, rencontre avec Nina-Michèle Le Floch, joueuse sur table et propriétaire d’un café ludique.


    Au coin d’Ontario et de Saint-Denis, le café La Récréation a assisté à la transformation de son quartier au cours des dix dernières années. Le Quartier latin a acquis le surnom de « Quartier ludique » ; au fil du temps, cette intersection et ses environs ont vu arriver un nombre impressionnant d’établissements offrant des activités ludiques : le Randolph pub ludique (jeux de société), Arcade MTL (jeux d’arcade), le Meltdown et le Nexus Smart Bar (jeux vidéo). Sans compter les festivals et autres rassemblements publics du coin.

     

    La Récréation aussi a changé. Sa jeune propriétaire, Nina-Michèle Le Floch, 26 ans, a recentré la vocation de l’établissement : la « galerie d’art ludique » ouverte en 2007 est devenue un « café culturel et ludique » ; la quantité d’oeuvres d’art accrochées aux murs a diminué, tandis que les jeux de société ont essaimé. « Il y a assurément un engouement pour les jeux de société, surtout au Québec, depuis six ou sept ans », dit-elle, assise devant les dizaines de jeux qu’elle propose aujourd’hui à sa clientèle, enfants comme adultes.

     

    Nina-Michèle baigne dans ce domaine depuis son adolescence. Elle n’avait pas encore terminé le secondaire quand sa mère, Anne, a ouvert les portes du commerce. Déjà à l’époque, Nina-Michèle s’y impliquait après l’école, deux fois par semaine, en animant des activités de jeux de société, les mercredis et les dimanches. Elle a continué d’y travailler alors qu’elle étudiait la photographie au Cégep du Vieux Montréal, à quelques pas de là, puis lorsqu’elle était étudiante libre à l’Université du Québec à Montréal, tout aussi proche.

     

     

    Ce qui ne signifie pas que la jeune femme n’a pas exploré d’autres avenues. « C’est un beau programme [la photographie], mais on n’était pas préparés. Je faisais de la photo de sport et j’aurais aimé percer là-dedans… mais ce n’était pas possible. En sortant de l’école, je n’étais pas préparée à la vraie vie professionnelle. Et je crois que les filles ont plus de difficulté à se vendre dans ce milieu. »

     

    « Il y a un manque de reconnaissance… Au moins, avec tes clients, tu le vois [qu’ils apprécient], ils sont gentils ! »

     

    Embrasser sa passion

     

    Nina-Michèle a ainsi décidé d’embrasser sa passion et de se consacrer « à 100 % » au domaine du jeu de société. En 2014, sa mère lui a cédé les rênes de l’entreprise, et la nouvelle propriétaire a procédé à une vaste reconfiguration du local pour mieux répondre aux besoins de sa clientèle, autant aux buveurs de café qu’aux amateurs de son passe-temps de prédilection.

     

    « Quand on a ouvert, ma gang d’amis se moquait de moi et de cette nouvelle passion du jeu de société, se souvient-elle. Ils ont vraiment cette vision québécoise d’antan qui veut que les jeux de société, tu joues à ça en famille à Noël, et c’est plate. À part ma meilleure amie, qui joue un peu, les autres ne sont vraiment pas intéressés. »

     

    C’est que le public a conservé de profondes cicatrices de « l’ouragan Monopoly ». Aussi important et populaire fut-il, le jeu octogénaire, qui a atteint les 250 millions d’exemplaires vendus en 2009 selon son éditeur, Hasbro, en a traumatisé plus d’un à cause de ses longues parties menées par des lancers de dés aléatoires et encombrées par des règles maison transmises, adaptées et déformées au fil du temps. D’ailleurs, le Monopoly brille par son absence à La Récréation, banni des lieux. Plusieurs autres jeux ont aussi perpétué cette idée qu’une partie consiste à espérer beaucoup de chance, puis à attendre trop longtemps que les autres aient fini de jouer. Et si vous avez le malheur de tomber en faillite au Monopoly, ou d’être éliminé de la compétition à Risk ou à tout autre jeu « classique » où cela est possible, la soirée risque d’être longue.

     

    Or, l’offre de jeux de société est aujourd’hui foisonnante ; les nouveaux jeux se comptent par centaines, voire par milliers chaque année. Notamment, une vague de « jeux européens » (« eurogames ») a déferlé après la parution des Colons de Catane en 1995 (jeu allemand vendu à plus de 20 millions d’exemplaires), dont ils s’inspirent. Dans ces jeux à saveur économique, les joueurs disposent d’une multitude de façons différentes de marquer des points, et ont ainsi plus de chances de demeurer dans la course. La victoire est ensuite à celui qui a cumulé le plus de points, et non au dernier survivant. Surtout, les dés sont de moins en moins l’unique moteur du jeu.

    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir
     

    Certains jeux, au contraire, perpétuent l’importance des dés, alors que d’autres les évacuent carrément, les remplaçant par des choix « d’action » ou des cartes. Il y a de plus en plus de jeux pour toute la famille, faciles à comprendre, mais difficiles à maîtriser, qui visent le même créneau des « parties jouées lors de soirées en famille » que les célèbres classiques ; il y a aussi de plus en plus de jeux hyper complexes, pour joueurs experts, qui nécessitent un investissement colossal en argent, mais surtout en heures d’apprentissage de règlements. Il y a des jeux où l’affrontement est inévitable, et d’autres où les joueurs travaillent en équipe pour vaincre le plateau. Il y a des designers qui sortent des « hits » à tout coup, et des bijoux conçus par des inconnus…

     

    Si l’offre est considérable, la demande est au rendez-vous : la valeur du marché mondial des jeux et des casse-tête a atteint 10 milliards de dollars en 2016, selon la firme de recherche Euromonitor International. Les ventes de jeux neufs s’effectuent dans les boutiques de plus en plus nombreuses, en personne ou en ligne, mais aussi sur les plateformes de sociofinancement, notamment Kickstarter, où la quantité de projets en quête de financement semble infinie. Annuellement, les nouvelles parutions se comptent par milliers.

     

    Sélectionner ses jeux

     

    Il faut donc choisir ses achats avec soin. Nina-Michèle dit se fier aux médias spécialisés, aux blogues et à la bible virtuelle des jeux, BoardGameGeek, pour décider quelles seront les nouvelles acquisitions de son commerce. Les grands prix du jeu de société, le révéré Spiel des Jahres allemand, sont des indicateurs incontournables, selon elle. Elle fait aussi appel aux deux animateurs qui travaillent à La Récréation, des joueurs aguerris, et tente surtout de saisir ce qui fait le battage sur les réseaux sociaux.

     

    Sur le « mur à jeux » de La Récréation se retrouvent quand même des jeux qui ont connu des vies bien pleines dans des tonnes de chaumières ; Risk, Scrabble, Boogle ou Taboo sont des jeux auxquels Nina trouve encore des qualités indéniables. Parmi les jeux récents qui lui ont plu, Nina-Michèle cite Terraforming Mars. Dans ce grand succès de 2016, les joueurs contrôlent des mégacorporations qui, au XXVe siècle, travaillent à rendre la planète rouge habitable.

     

    Mais elle ne « terraformera » pas avec ses amis d’enfance. « À La Récréation, j’ai rencontré des amis qui sont quasiment tous des nouveaux arrivants. C’est beaucoup de Français, une Américaine, des Nord-Africains. Comme je les ai rencontrés par l’entremise des jeux de société, on joue ensemble. Je me suis fait une nouvelle petite gang. » Et le fait de gérer une petite entreprise d’une dizaine d’employés a ses conséquences ; pas facile de trouver le temps de jouer à la maison. « Je ne travaille pas tant que ça… environ 60 heures par semaine. Je n’ai jamais l’esprit tranquille, je suis toujours en train de penser au travail. Mais j’aime ça ! »

     

    Nina-Michèle n’est pas la seule à avoir tissé des amitiés grâce à son passe-temps favori. Dans son café, plusieurs rencontres ont eu un dénouement heureux. « Il y a eu des mariages, des bébés… J’ai été demoiselle d’honneur pour un mariage de gens qui se sont rencontrés ici et que j’ai rencontrés ici ! »

     

    De bons compétiteurs

     

    La jeune entrepreneure a d’ailleurs récemment fait l’embauche d’un gestionnaire Web et lui a délégué la tâche de faire connaître son café, après une décennie sans avoir obtenu la notoriété souhaitée. « Ça fait dix ans qu’on est ici, mais les gens ne nous connaissent pas… » La faute aux médias ? « Les journalistes ne font pas leur travail, ils vont souvent chercher une seule source [dans le domaine] et c’est celle du Randolph », dont elle tient tout de même à souligner l’apport pour le milieu puisque ses artisans ont « renouvelé la clientèle » et même « créé de nouveaux joueurs ».

     

    Mais il n’y a pas que ce seul compétiteur situé à quelques pas de La Récréation qui soit actif dans le milieu des cafés et bars consacrés au jeu de société à Montréal. Nina-Michèle cite aussi Le Colonel Moutarde, le loft Société V. « Un établissement de plus, ce serait peut-être trop. Ce n’est pas si facile de vivre des jeux de société. À un moment donné, il y a une limite à ce que les gens veulent payer, et plus ils vont aimer ça, plus ils vont acheter les jeux et y jouer à la maison. Je crois qu’il y a une limite, mais je peux avoir tort. »

     

    Dans la déferlante de propositions toujours plus diversifiées, la multiplication des jeux et des endroits pour les essayer, certains classiques résistent, survivant aux modes. Les classiques de Hasbro, les meilleurs comme les pires, conservent leur place dans les rayons des magasins à grande surface. Le jeu préféré de Nina-Michèle, parmi la multitude qu’elle a essayée ? Vitesse, un duel dans lequel chaque joueur doit vider son jeu le plus rapidement possible, qui ne nécessite qu’un paquet de 52 cartes. « Je sais, ça peut paraître plate… Mais c’est un classique, ce n’est pas compliqué et tout le monde le connaît. »













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