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    Parentés atlantiques (3/6): Partis du Perche

    22 juillet 2017 | Monique Durand - Collaboratrice | Actualités en société
    Un paysage typique du Perche
    Photo: Monique Durand Un paysage typique du Perche

    À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir est allé humer l’air du temps d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, histoire de fouiller les liens que nous entretenons avec les villes de France étroitement associées à l’époque de Ville-Marie et de la Nouvelle-France. Comment ces villes françaises honorent-elles cette part de notre histoire qui est aussi la leur ? Quelles sont les résonances de ces filiations ici ? Aujourd’hui : les Giguère, les Tremblay et les autres. Troisième de six articles.


    Hôtel de France, Tourouvre, dans le Perche. Quatre vieux copains déjeunent ensemble, comme chaque dimanche depuis des lustres. Ça discute gaiement devant un chinon. René, qui aura 90 ans, sort sa loupe pour observer de plus près la chose qui surmonte le fondant au chocolat qu’il a commandé. « C’est une orange, non ? »

     

    Dehors, la campagne embaume. Les champs de colza en fleurs, éclatant sous les rayons, font cligner des yeux. Les vertes collines succèdent aux bocages ombrés. Çà et là, des troupeaux de bovins pâles. Des forêts où abondent perdrix, lièvres, chevreuils. Et la pierre des maisons, des mairies, des églises, la pierre, encore la pierre. Belle campagne du Perche, émondée, triée, astiquée, comme passée au balai.

    Photo: Monique Durand À Tourouvre, 20 % des 8000 personnes qui visitent annuellement le Musée de l’émigration française au Canada proviennent du Québec.
     

    C’est d’ici et des alentours qu’ils sont partis. Ils ? Les Giguère, les Tremblay, les Gagnon, les Pelletier, les Guimont et d’autres. Leur avenir s’est scellé non pas dans les murs de l’Hôtel de France où René termine son fondant au chocolat, mais juste à côté, à l’hôtel du Cheval blanc, aujourd’hui disparu. Ils venaient y signer devant notaire leur contrat d’engagement pour aller « faire de la terre » en Nouvelle-France, un engagement de trois ans en général.

     

    Au Cheval blanc, il y avait toujours des témoins disponibles, et l’aubergiste savait lire et écrire. Les destins se nouaient devant un verre de cidre ou de vin, dans la joyeuse pagaille de ce haut lieu de rencontres villageoises. Avec des compères comme René, qui zieutaient avec envie ces jeunes hommes qui s’engageaient, avides d’aventure et de nouveauté.
     

    250 Percherons, dont 89 Tourouvrains, partiront avec dans leur baluchon quelques outils et un espoir démesuré. « Tourouvre est le lieu de l’Europe qui a contribué pour la plus grande part au peuplement du Nouveau Monde », écrit Élisée Reclus dans sa Géographie universelle. Le gros de l’émigration a duré 30 ans : de 1634 à 1664. Aujourd’hui, un million et demi de personnes vivant en Amérique du Nord descendent de ces pionniers du Perche.

    Tourouvre est le lieu de l'Europe qui a contribué pour la plus grande part au peuplement du Nouveau Monde
    Élisée Reclus, auteur de «Géographie universelle»
     

    Mais qu’est-ce qui leur a pris de quitter leurs bourgs, leurs champs, leurs terres pour une contrée inconnue dont ils ne savaient à peu près rien, sinon le froid de canard l’hiver, les mouches noires l’été et ces peuples aux moeurs si lointaines qu’ils croiseraient?

     

    Ils tournaient le dos à une vie organisée, même confortable pour certains, pas à la misère en tout cas. S’ils persistaient pendant les trois années de leur engagement, on leur promettait un lopin de terre dix fois, vingt fois plus grand que ce qu’ils pourraient jamais espérer obtenir en France.

     

    Et ce lopin serait exempt des trois impôts exigés dans la mère patrie, la gabelle, la taille et la dîme, respectivement prélevés sur le sel, par le roi et par l’Église. En plus, les droits de chasse et de pêche seraient illimités dans leur nouveau coin du monde. « Ça frappait l’imaginaire, explique Michel Ganivet, président de l’Association Perche-Canada, c’était un contrat d’ascension sociale. »

     

    Le Perche est cette ancienne province située à l’ouest de Paris, qui fait partie de la Normandie. Constellée de petites agglomérations de quelques milliers d’habitants, cette contrée rurale est en train de se désertifier et peine à attirer d’autres coeurs battants que ceux des sangliers, dont il y a eu chasse record cette année.

     

    Sébastien vit dans un HLM à Mortagne-au-Perche, à côté de Tourouvre, juste en face d’un Resto du coeur. « Y a trois siècles, je sais pas si je serais parti. Mais maintenant, je m’installerais volontiers là-bas, au Canada. La vie est difficile ici. Les fins de mois, je n’y arrive pas. »

     

    « Moi, jamais je ne serais partie, lance Catherine Guimond, directrice de la médiathèque de l’endroit. J’ai besoin d’un passé qui n’ait pas de début, besoin de sentir les temps immémoriaux, vous comprenez ? Chez vous, le passé est limité, à tout le moins celui des Européens qui s’y sont installés. Il ne remonte qu’à trois ou quatre siècles. »

     

    Catherine a un lointain cousin québécois, Pierre Guimond. Depuis cinq ans, les deux cultivent avec affection leurs liens transatlantiques. Pierre, un fonctionnaire du gouvernement canadien, s’est rendu à Champs, le bourg natal de son ancêtre, Louis Guimont, qui mit le cap sur la Nouvelle-France en 1647. « Quand j’ai vu les fonts baptismaux où a été baptisé Louis, j’ai soudain pris conscience que nos petites histoires se mêlaient à la grande Histoire. »

     

    Catherine, elle, a été reçue comme une fille de la famille dans le « rang des Guimond » à Cap-Saint-Ignace, près de Montmagny. « La ferveur des Québécois pour leurs racines françaises m’a émue et fascinée. »

     

    La route de la Nouvelle-France

     

    Pierre a été élevé à Beauport, en aval de Québec, sur ces bords du Saint-Laurent où se sont installés les premiers Percherons. Il connaît bien la route dite « de la Nouvelle-France », l’avenue Royale, qui relie le Vieux-Québec à la Côte-de-Beaupré en passant par Beauport.

     

    Il s’arrête parfois devant le monument dédié à Louis Guimont, à l’ombre des clochers de Sainte-Anne-de-Beaupré. « Là, je ressens fortement l’histoire. Et je suis reconnaissant envers cet homme à qui je dois de vivre au Nouveau Monde. » Pourquoi ? « Parce que nous avons acquis un degré de développement équivalent à celui de la France en ayant échappé aux psychodrames à travers lesquels elle est passée. » Il pèse ses mots : « Je crois que la vie est plus facile aujourd’hui de notre côté de l’Atlantique. »

     

    Il faut voir, par un matin d’automne, la brume se lever sur cette route de la Nouvelle-France, l’une des plus vieilles artères en Amérique du Nord. On y avance en retenant son souffle, dans le cri des oies blanches et l’odeur du fleuve qui court sous le Cap-Tourmente et le long de l’île d’Orléans.

     

    Les mânes de Louis Guimont, Pierre Gagnon, Robert Drouin et Julien Mercier se promènent entre les vieux caveaux à légumes, les croix de chemin et les maisons ancestrales.

     

    On entend accoucher les parturientes, éclater les pots de chambre sous le gel, hennir les chevaux de trait, les fameux percherons qu’ils ont emmenés de France, piocher les faux et les herses, se chamailler les enfants, prier, prier, chanter à pleines chapelles que Dieu protège la Nouvelle France. On tient l’histoire entre nos doigts.

     

    Céline Dion, c’est tout

     

    Retour au Perche. Sur la terrasse de l’hôtel Genty Home, à Mortagne, deux jeunes hommes, un Dulude et un Marquis, sont attablés. L’émigration percheronne au Canada ? Connaissent pas. Savent-ils qu’ils portent des patronymes courants au Québec ? Non. Savent-ils d’où ils tiennent leur origine ? Non.

     

    Didier, la trentaine, à la même terrasse, ne ressent aucune émotion particulière à vivre au coeur de cette histoire transatlantique. « Le Québec ? Je connais Céline Dion, c’est tout. » Pas plus que la serveuse. « Les Québécois sont sympas », fait-elle simplement. Devant mon boudin noir et ma déception, à vrai dire, je lève mon verre aux ancêtres. « À vous ! »

     

    « Les jeunes Tourouvrains ne s’intéressent pas à cette mémoire », déplore Béatrice Leys Blin, bénévole à l’église de Tourouvre, où des vitraux incarnent le départ du premier Mercier vers la Nouvelle-France. Oui, mais la jeunesse des générations précédentes s’y intéressait-elle davantage ? Ne faut-il pas avoir vieilli un peu et sentir que le temps se rétrécit pour se soucier de ce qui nous a précédés ?

     

    N’empêche. Les Québécois continuent de venir, nombreux, dans ce coin de la France pour voir s’ils y sont. À Tourouvre, 20 % des 8000 personnes qui visitent annuellement le Musée de l’émigration française au Canada proviennent du Québec. Michel Ganivet garde le souvenir ému de soeur Drouin qui, apercevant la maison de son ancêtre, Robert Drouin, à Pin-la-Garenne, fond en larmes.

     

    D’où viennent ces larmes ? De quel abîme du temps ? « D’un seul coup, vous découvrez trois siècles de votre histoire, répond-il, votre être s’épaissit soudain de trois cents ans. » « Le sentiment d’un continuum vous étreint, comme si l’éternité vous rattrapait. Vous venez de quelque part », dit Pierre Guimond. Cela peut faire des larmes.

     

    La semaine prochaine : partis du port de Dieppe.













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