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    Vivre la garde partagée à des milliers de kilomètres

    La vie des enfants dont les parents séparés n’habitent pas le même pays

    Coup de sonde auprès des compagnies aériennes : de plus en plus d’enfants voyagent non accompagnés et l’été est la période où on en voit le plus. Air Transat confirme qu’ils seraient plus d’un millier en partance du Québec.
    Photo: iStock Coup de sonde auprès des compagnies aériennes : de plus en plus d’enfants voyagent non accompagnés et l’été est la période où on en voit le plus. Air Transat confirme qu’ils seraient plus d’un millier en partance du Québec.

    Le mois de juillet au Québec ? India Maucoeur ne connaît pas. Depuis l’âge de 5 ans, la jeune adolescente d’aujourd’hui 15 ans passe tous ses étés en France chez son père puisque ses parents se sont séparés alors qu’elle était toute petite. « C’est sûr que j’aimerais ça expérimenter un été complet au Québec, mais en même temps, j’ai toujours un certain plaisir à passer une partie de mon été en France, je n’ai pas envie d’arrêter », dit la jeune Québécoise qui habite dans les Cantons-de-l’Est le reste de l’année.

     

    Comme elle, des milliers d’enfants iront passer les vacances d’été loin du nid familial habituel, dans un autre pays, parce que papa ou maman y vit. Les amours n’ayant pas de frontières et les séparations étant de plus en plus communes, on pourrait penser que cette situation est répandue et que la tendance est à la hausse.

     

    Coup de sonde auprès des compagnies aériennes : de plus en plus d’enfants voyagent non accompagnés et l’été est la période où on en voit le plus. Air Transat confirme qu’ils seraient plus d’un millier en partance du Québec. Si certains vont chez papa ou maman, d’autres visitent leurs grands-parents ou d’autres membres de la famille. La Floride serait une destination de prédilection pour ces enfants voyageant seuls.

     
    Partir c’est laisser mes amis et ma routine ici et tout refaire là-bas. C’est tout le temps des changements assez drastiques
    India Maucoeur, 15 ans, dont le papa habite en France

    Pour le psychologue Richard Cloutier, s’il n’est pas rare que les couples se séparent et s’installent dans des villes différentes, la garde partagée interpays demeure un phénomène marginal. « Même si les cas de séparation ont augmenté en fréquence au cours des dernières années, [les enfants] qui doivent changer d’environnement géographique de façon significative, soit un changement de ville ou de pays, ce n’est pas très courant », constate le professeur retraité de l’École de psychologie de l’Université Laval.

     

    Québec-Californie

     

    Âgé d’à peine 8 ans, Benjamin ne compte plus les fois où il a pris l’avion. « Il voyage depuis qu’il a 3 semaines », raconte sa mère, Virginie Guévin-Lemoyne. « Il a son boarding pass, son petit sac à dos, ses collations, sa pâte à modeler pour jouer dans le hublot, il est habitué. » Né à Vancouver, le gamin a vite apprivoisé les airs pour suivre ses parents qui, travaillant dans le milieu de l’hôtellerie, étaient souvent mutés à divers endroits au Canada et aux États-Unis.

     

    Depuis la séparation de ses parents il y a cinq ans, Benjamin fait chaque mois l’aller-retour entre Mont-Saint-Hilaire, où vit sa mère, et Sonoma, en Californie, pour voir son papa. Treize heures, porte à porte, indique sa maman. Il y passe habituellement 4 à 5 jours. « Chaque début d’année, quand je rencontre les profs, je leur explique que même si je voulais la Volvo, les deux enfants et la petite clôture blanche… ce n’est pas ça [qui est arrivé]. On fait du mieux qu’on peut », explique-t-elle. « On essaie de coordonner les congés, on attache ça avec des longs week-ends. Il est juste en 2e année et a de la facilité. Ce n’est pas l’examen de chimie de Harvard, non plus. Et il fait ses travaux dans l’avion. »

     

    Dans ses allers-retours aériens, Benjamin est toujours avec un membre de sa famille ou des amis de ses parents, qui ne se font pas prier pour l’accompagner toutes dépenses payées. En bas de 8 ans, peu de compagnies aériennes permettent à un enfant de voyager sans la présence d’un adulte, hormis Air France qui l’autorise à partir de 5 ans. Air Transat et Air Canada accueillent pour leur part les enfants seuls âgés de 8 à 11 ans, mais ceux-ci doivent être enregistrés comme mineurs non accompagnés. Moyennant un supplément d’une centaine de dollars, ils sont ainsi pris en charge par le personnel à bord. À partir de 12 ans, ils sont considérés comme des grands pouvant voyager seuls et les parents peuvent choisir ou non de payer pour ce service d’accompagnement.

     

    « C’est un peu stressant », confie India Maucoeur qui voyage comme mineure non accompagnée depuis l’âge de 5 ans. « Et c’est toujours plus émotif pour moi de partir l’été parce que je pars plus longtemps. » Depuis deux ans, elle se sent maintenant à l’aise de prendre l’avion complètement seule. Le stress du voyage a laissé sa place à un autre genre de préoccupation, davantage liée à l’adolescence. « Ce qui était difficile quand j’étais petite, c’était de savoir que je ne verrais pas ma mère pendant un bon bout de temps, explique-t-elle. Maintenant, oui ma mère me manque, mais c’est tout le stress relié à ce qui peut se passer pendant les deux mois où je ne suis pas [au Québec]. Partir c’est laisser mes amis et ma routine ici et tout refaire là-bas. C’est tout le temps des changements assez drastiques », poursuit la jeune fille qui dit ne s’être jamais totalement habituée.

     

    Savoir s’adapter

     

    Cet été, ce sera la première fois que Benjamin passera tout un mois avec papa. « C’était le souhait de son père, mais de Benjamin aussi. On s’est dit : pourquoi pas ? » Virginie Guévin-Lemoyne a embauché une jeune Québécoise qui sera l’accompagnatrice et la nounou de son fils pour tout le séjour. « Benji n’est pas un “ennuyeux”. Avec moi, il ne s’ennuie pas de son père et là-bas, il ne s’ennuie pas de moi. Il est bien partout, se réjouit-elle. Et pour le bonheur de notre enfant, le père et moi, on collabore. »

     

    Non pas que la garde partagée à des milliers de kilomètres soit simple. Mais pour peu que l’intérêt de l’enfant soit respecté, elle comporte des défis similaires aux autres modèles familiaux. « Ce type [de garde partagée] n’est pas par définition mauvais ou bon, soutient M. Cloutier. Un des éléments importants qui peut servir de trame pour juger l’impact que ça peut avoir sur l’enfant, c’est de se dire : est-ce que ça répond au besoin de l’enfant ou s’agit-il de quelque chose qui relève des besoins exclusivement parentaux ? » Il s’inquiéterait davantage d’une situation où l’enfant serait ballotté entre deux pays ou deux continents pour satisfaire le besoin du parent éloigné ou apaiser sa culpabilité. « Ça ne veut pas dire que, si ça répond au besoin du parent, ça ne répond pas à celui de l’enfant, précise-t-il. Mais si l’enfant ne compte pas dans la décision et qu’il va subir la situation, les risques augmentent qu’il y ait des impacts [négatifs]. »

     

    India Maucoeur admet parfois s’être sentie un peu coincée dans sa situation de fille aux parents sur deux continents. « Quand j’étais petite, je ne m’en mêlais pas. Mais depuis quelques années, j’en prends de plus en plus conscience et j’ai commencé à dire ce que je voulais. Et comme c’est moi qui décide et que mes parents respectent mes choix parce qu’ils veulent que je sois heureuse, ça se passe bien, explique la jeune adolescente. J’essaie toujours de trouver le bon côté des choses. Je sais que je suis chanceuse parce que je vais avoir cette expérience dans la vie. Je vais savoir comment voyager. J’ai la double nationalité et une deuxième maison en France. »

     

    Deux identités

     

    Qui prend parent prend pays, pourrait aussi dire le dicton. Dès qu’elle met les pieds dans le pays de son père, India adopte l’horaire et l’accent français. « C’est juste plus facile de s’adapter. Le choc est moins grand. » Elle ne s’est jamais posé la question à savoir si elle est plus Québécoise ou Française. Elle respire bien dans les deux mondes même s’ils comportent leur lot de différences. « En France, c’est plus des vacances en famille tout l’été. C’est comme une grosse tradition. Tout le monde part en même temps et va à la mer », dit la jeune fille sans cacher sa hâte de s’y tremper l’orteil. La Bourgogne, la Normandie et la maison de sa grand-mère en Bretagne feront partie de sa petite tournée habituelle de retrouvailles. Sans compter celles avec son plaisir gourmand. « Là-bas, je mange toujours beaucoup, beaucoup, beaucoup de chocolat », confie-t-elle.

     

    Benjamin ne s’embourbe pas non plus dans les considérations identitaires. Quand il se fait poser des questions par les douaniers, il dit toujours « je m’en vais à la maison », peu importe de quel côté de la frontière il se trouve. « Pour Benji, c’est home ici et c’est home en Californie. Il parle les deux langues, a des amis là-bas et ici. Ça donne une super vie à notre fils », dit Virginie Guévin-Lemoyne qui voit la chose très positivement. « Il a un petit look de surfer et il dit qu’il vient de la Californie. Il joue un peu là-dessus. »

     

    Si l’enfant est bien dans ce changement d’univers, l’expérience ne peut qu’être positive, insiste Richard Cloutier. « On parle de la différence sur le plan identitaire en raison de la distance géographique. Mais il peut aussi y avoir une grande distance culturelle à l’intérieur même d’une ville comme Montréal », fait remarquer le psychologue. Sans compter que l’enfant gagne en maturité et en autonomie. « Sauf si on en développe une phobie, je crois que c’est positif et que c’est une réussite pour l’enfant de prendre l’avion et de faire un tel voyage. L’enfant est traité comme un grand, il sait qu’il est capable de faire ça, ça relève plus du positif que de l’échec. »













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