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    Comment le dire?

    Dansez-vous le «twerk»?

    Miley Cyrus a popularisé le genre et contribué à répandre le mot

    Miley Cyrus lors d’une performance en Californie
    Photo: Rich Fury Agence France-Presse Miley Cyrus lors d’une performance en Californie

    La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui : twerk.


    La ballerine classique monte sur ses pointes de pied. Dans le kathakali, la danse se fait avec une gestuelle des mains hypercodée. Les danseurs irlandais se tiennent le corps bien droit, les bras tendus, en serrant les poings. Leur énergie endiablée se concentre dans les jambes. Et dans le twerk, ce sont les hanches et les fesses qui s’activent, dans un licencieux mouvement de va-et-vient.

     

    Le mot « twerking » est entré dans la version en ligne de l’Oxford English Dictionnary en 2013, après environ deux décennies d’usage courant. La définition parle d’une danse « osée et provocante ». Des dictionnaires en ligne en français comme le Wikitionnaire ou le Reverso font aussi maintenant une place à twerk en français. Ce dernier ramène la chose décrite par ce mot à une « danse suggérant l’acte sexuel ». Pas besoin de Freud pour comprendre ça. YouTube suffit.

     

    « Pour moi, il y a deux branches de twerk, corrige Urpi Samara, fondatrice du centre Twerk Fitness à Montréal, il y a quatre ans, le premier du genre au Québec. Il y a une branche plus sensuelle et une autre plus athlétique ou sportive. Moi, j’ai développé des cours de mise en forme à base de twerk. C’est un exercice excellent pour raffermir les fesses, évidemment, mais aussi les cuisses, les hanches, le dos, les abdominaux. C’est toujours assez sensuel, évidemment, et c’est très amusant. Mais ce n’est pas réservé aux femmes et dans notre école, nous avons des participantes de tous les âges. »

     

    La pionnière y est arrivée quand la mode s’étendait. « Le twerk a été popularisé par Miley Cyrus, qui a aussi aidé à répandre le mot, dit encore Mme Samara. Mais ce n’est pas quelque chose de nouveau. Le twerk a des racines très profondes dans différentes parties du monde, où il s’appelle autrement. »

     

    Breakdance, krump, popping, locking ou waacking, le mouvement hip-hop a fourni bien d’autres déclinaisons dansées. Le twerk a cependant ceci de particulier qu’il aurait très bien pu adopter une appellation contrôlée africaine plutôt qu’afro-américaine. La Côte d’Ivoire et le Congo ont même en partie réussi dans les années 1980 à exporter le mapouka, la « danse du fessier » et le kwassa kwassa.

     

    Mais bon, Mme Samara dit twerk, comme tout le monde, ou presque. Elle ne connaît pas d’équivalent en français et trouve que le terme se défend très bien comme il est. Comme twist, quoi.

     

    L’art de la forme

     

    « En général, la société qui invente ou popularise une danse lui fournit son vocabulaire, dans sa langue », résume l’historienne de la discipline Marie Beaulieu, professeure au Département de danse de l’UQAM, elle-même ancienne interprète professionnelle.

     

    Le ballet classique parle français de Gaspé à Taipei, depuis toujours, enfin depuis que cet art a essaimé de Versailles vers les autres palais d’Europe, avec une force décuplée dans la Russie impériale par les maîtres de ballet Petipa, père et fils.

     

    « Une classe en Russie, en Chine ou en Italie comprend très bien “pas de bourré”, ajoute l’historienne. Le vocabulaire de la danse classique est très codifié. Il épouse d’ailleurs souvent la qualité et la particularité du geste. On dit “glisssssssade” parce qu’on met l’accent sur le parcours du pas. La langue donne la qualité du mouvement. »

     

    La danse moderne, bien qu’en rupture avec la tradition, perpétue l’habitude à nommer, à structurer, à codifier. « Pour obtenir la reconnaissance du nouveau genre, les créateurs vont formaliser le vocabulaire, poursuit Mme Beaulieu. Martha Graham, même si elle était en réaction contre le ballet, va organiser tout son système et sa méthode avec des termes très précis, mais en anglais, parce qu’elle est américaine. Elle va parler de “contraction” et de “release”, de “fall” aussi parce qu’elle travaille au sol. »

     

    Et maintenant ? La spécialiste demande de bien distinguer la danse théâtrale de la danse dite populaire. La première a organisé et structuré son vocabulaire assez rapidement. La seconde n’y tient pas nécessairement, et peut même travailler contre une certaine codification formelle qui pourrait être assimilée à de l’ossification.

     

    Urpi Samara cite des noms de mouvements : le pop up ou le pop down et puis la superpose, qu’elle a développée et décortiquée, un enchaînement difficile qui permet de passer de la verticale à l’horizontale. Pour le reste, le style demeure en formation, assez imprécis, même si la Grande Toile regorge de tutoriels avec un vocabulaire plus ou moins précis, toujours en anglais, pour décrire la gestuelle.

     

    La forme de l’art

     

    Marie Beaulieu raconte avoir récemment assisté à une conférence à son université où il devait être question de la transposition possible du hip-hop de la rue à la scène. Toute la discussion a finalement tourné autour du vocabulaire de ce genre. « Les purs et durs ne veulent pas d’un syllabus, ne veulent pas qu’on enferme les termes, ne veulent pas de concepts figés, dit la professeure. Pour eux, l’essence de cette danse se trouve dans la battle, dans l’improvisation qui permet d’inventer de nouveaux mouvements. D’autres demandent plutôt des repères, un ancrage, pour la transmission par l’enseignement, mais aussi pour donner de la crédibilité au genre qui serait alors plus reconnu formellement. »

     

    La professeure souligne aussi la liaison transhistorique entre la danse et la musique. La règle veut que l’une engendre l’autre, sauf la danse baroque, seule forme à renverser le rapport : toutes les autres suivent la partition, tandis que celle-là la précède. Louis XIV, grand danseur de menuet ou de sarabande, a fait de ce genre un pivot de son règne surchargé d’étiquette et de révérences.

     

    « C’est une exception : la musique est faite pour supporter la danse au rythme du roi pour montrer sa magnificence et établir sa politique. Sinon, c’est toujours la musique qui stimule une façon de bouger. La danse s’y greffe et elle codifie son langage. »

     

    La musique naît, le mouvement suit. Le swing, sorti du jazz des années 1920, va engendrer le lyndy pop (version afro-américaine), le west coast swing, le jitterbug (version blanche) et d’autres styles encore regroupés sous l’appellation swing.

     

    La règle se répète dans le hip-hop. La breakdance reste tout aussi indissociable du style musical du même nom, le « break » étant un interlude musical rythmé passé en boucle par les DJ. Le genre a emprunté à la gymnastique, aux arts martiaux. Il a engendré plusieurs styles jusqu’à ce que quelqu’un quelque part se mette ou se remette à twerker

    Chronologie du «twerk» Le mot twirk (avec un i) apparaît en anglais il y a environ 200 ans. Il désigne déjà un mouvement de torsion (twist) et de secousse (jerk).

    Le dictionnaire Oxford fait remonter l’apparition contemporaine de twerk au début des années 1990 sur la scène du Dirty South, sous-genre hip-hop de la Nouvelle Orléans. Cet usage pourrait aussi dériver de work (travailler).

    Une performance provocante de Miley Cirus au MTV Awards de 2013 sur son hit We Can’t Stop contribue à le populariser dans les médias. Des observateurs rapprochent alors la réaction outrée de certains commentateurs à celle suscitée par la médiatisation du twist il y a plus de cinquante ans. À chaque époque, à chaque société sa « danse du fessier » scandaleuse.












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