Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Les inégalités ne prennent pas de vacances

    En débarquant de l’autobus, j’aperçois les yeux de Tommy s’agrandir et se remplir d’étoiles à la vue d’un magnifique lac dans la région de Saint-Sauveur. À 15 ans, il découvre pour la première fois un lac au Québec.

     

    J’ai rencontré Tommy quelques mois après qu’il a décroché de l’école secondaire. Son travailleur social lui avait recommandé de s’inscrire à une semaine de plein air que j’organisais dans un camp de vacances pour des adolescents d’un centre communautaire de Montréal. Pour la somme de 50 $, une centaine de jeunes avaient accès à une semaine d’activités à l’extérieur de Montréal. Ce montant incluait le transport, les repas et l’hébergement.

     

    Malgré ce prix abordable, les parents de Tommy n’avaient pas les moyens de défrayer les 50 $ d’inscription pour leur fils. Grâce à un programme de financement, il a pu s’inscrire gratuitement. Ce fut également le cas pour le tiers du groupe de jeunes qui participaient à ce séjour de plein air avec Tommy.

     

    L’été, c’est fait pour se reposer et se changer les idées, tout le monde le sait et le veut. Les vacances atténuent le stress et les frustrations, elles nous projettent dans une espèce de monde idéal enfin fait d’improvisation, de nature et d’aventures. C’est l’occasion de reprendre son souffle, son équilibre et de renforcer le tissu familial et les amitiés. C’est le moment idéal pour faire le plein de découvertes et de voyages avant de replonger, plus tard, dans un quotidien contraignant, avec un horizon plus limité.

     

    Les vacances nous apparaissent non seulement comme un droit, mais comme normales et vitales. Et pourtant, elles demeurent un privilège qui échappe à celles et ceux dont le paysage estival se réduit à Balconville. Tommy avait passé ses derniers étés devant sa télévision ou flânant dans les rues de Montréal alors que ses parents collectionnaient les emplois précaires. Né dans un quartier défavorisé de Montréal, il n’a jamais vu ses parents prendre de vacances. C’est d’ailleurs la première fois qu’il mettait les pieds à l’extérieur Montréal pour plus d’une nuit.

     

    La possibilité d’avoir un travail salarié, des congés payés ou un salaire décent est loin d’être répandu. À Montréal, le taux de pauvreté s’élève à 36 % des ménages et 29 % de la population vit sous le seuil de faible revenu. Les parents de Tommy sont tous les deux actifs sur le marché du travail, mais ont toute la misère du monde à joindre les deux bouts. Leur quotidien est instable et leur futur est une réelle source d’insécurité.

     

    Dans ce contexte, le « temps des vacances », compris comme une période de vrai ressourcement, est plutôt ressenti comme un stress, un idéal inaccessible ou toujours reporté. La précarité professionnelle ne facilite pas la planification de vacances, et encore moins de celle de voyages. Au Québec, même si la moyenne de voyageurs a augmenté, moins d’une personne sur deux voyage à l’étranger. Ainsi, c’est aussi par le truchement de l’accès ou non à des vacances dignes de ce nom que s’expriment les inégalités sociales aujourd’hui.

     

    Chez nos cousins français, une étude a démontré qu’un quart des jeunes de 5 à 19 ans, soit trois millions d’enfants, n’ont pas accès à des vacances, la plupart pour des raisons économiques. Pourtant, les travailleurs français font partie de ceux qui bénéficient du plus grand nombre de vacances avec une moyenne de 31,7 jours de congé payés. Avec l’arrivée des vols à petits prix, on aurait tendance à croire que l’accès au monde se démocratise. C’est peut-être vrai, mais il n’en reste pas moins que, dans le monde, seuls 3,5 % de la population a les moyens de prendre l’avion pour voyager. D’ailleurs, la moitié des voyages internationaux sont effectués par les 2 % des personnes les plus riches.

     

    Les possibilités de vacances ne doivent plus seulement bénéficier qu’à une partie privilégiée de la population. Il faut, au minimum, multiplier les programmes qui favorisent l’accès des jeunes et des familles, en particulier ceux des groupes moins fortunés, à de vraies vacances, dignes de ce nom. Nous devons faire en sorte qu’il y ait davantage de jeunes Tommy. Cinq ans après notre première rencontre, il m’informe que ses derniers étés au camp de vacances lui ont donné la confiance nécessaire pour s’inscrire à l’école des adultes. Il me confie aussi qu’il vient de terminer son cours de moniteur de camp de vacances. Cela me fait sourire. Il a bien compris à quel point les vacances sont une ressource naturelle inestimable, un bien précieux pour s’intégrer et s’épanouir. Cet été, il veut initier les adolescents de son centre communautaire aux plaisirs des vacances. À son tour, il souhaite être présent lorsque d’autres jeunes verront pour la première fois un lac au Québec.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.