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    Comment le dire?

    «Bromance», ou l’amitié forte entre deux hommes

    La photo a fait le tour du monde: l’ex-président Barack Obama soupant début juin dans un resto montréalais avec son pote Justin Trudeau, tous deux en bras de chemise.
    Photo: Bureau du premier ministre La photo a fait le tour du monde: l’ex-président Barack Obama soupant début juin dans un resto montréalais avec son pote Justin Trudeau, tous deux en bras de chemise.

    La langue de Molière a-t-elle des limites qui ouvrent la porte aux emprunts ? Cet été, Le Devoir se penche sur certains mots anglais récents de plus en plus utilisés en français et qui n’ont pas trouvé d’équivalent juste dans notre langue. Aujourd’hui : bromance.


    La photo de l’ex-président Barack Obama soupant début juin dans un resto montréalais avec son pote Justin Trudeau, tous deux en bras de chemise, a fait le tour du monde, le plus souvent avec le même titre évoquant leur bromance : Die Welt (Allemagne), L’Express (France) ou Milenio (Mexico) ont tous utilisé le terme, jusque dans leurs titres. Des médias du Québec aussi, y compris Le Devoir.

     

    Qu’est-ce qu’une bromance ? C’est une amitié forte entre deux hommes, mais sans rapports sexuels. Le mot-valise popularisé depuis le tournant du siècle est forgé en liant brother (frère) et romance (idylle ou liaison). Il existe aussi une womance, entre femmes. Peut-être bientôt une quomance entre queers

     

    La chose décrite par le mot — plus qu’une relation : une corrélation, une affinité élective, une harmonieuse conjonction — s’expose partout, y compris dans la culture populaire, comme en témoignent les comédies de situation Friends ou Seinfeld, les films Hangover, Bon cop, bad cop et bien sûr l’éponyme Bromance de 2015.

     

    Le créateur de Star Trek, Gene Roddenberr, a affirmé s’être inspiré de la relation d’Alexandre le Grand avec son général favori, Héphestion, pour définir les liens entre le capitaine Kirk et l’officier scientifique Spock. Le Montréalais William Shatner aurait d’ailleurs en partie été choisi après auditions pour le rôle de Kirk parce qu’il venait d’incarner le conquérant de l’antiquité dans le péplum Alexander the Great (1963).

     

    Comme de l’amour

     

    L’amitié forte entre hommes à travers les siècles et les millénaires, elle, n’a en tout cas pas été inventée avec la bromance. Voici un extrait d’une lettre d’Hector de Saint-Denys Garneau envoyée en 1930 à son ami André Laurendeau, futur rédacteur en chef du Devoir :« Mon âme qui est presque tout mon coeur aime la tienne et ton coeur d’une façon un peu étrange où il entre de l’amitié, de la compréhension, de l’admiration et quelque chose qui ressemble singulièrement à l’amour, qui en est peut-être après tout. »

     

    Les deux jeunes Canadiens français de 18 ans fréquentent alors le même collège. L’extrait se retrouve dans l’étude Le collège classique pour garçon (Fides 2014)réalisée par l’historienne Louise Bienvenue et ses collègues Olivier Hubert et Christine Hudon.

     

    « Les relations entre garçons dans les collèges étaient intenses, on s’en doutait, parce que le pensionnat favorise les relations intenses, positives ou négatives : tout est multiplié quand on se retrouve dans un espace clos huit mois par année », dit la professeure Bienvenue en entrevue au Devoir.

     

    Les chercheurs ont aussi observé dans les correspondances le caractère emporté, exalté, très affectueux que certains garçons exprimaient à l’endroit de leurs amis.

     

    « Cette expression non marginale au sein de l’élite est aussi légitime et valorisée, ajoute la professeure de l’Université de Sherbrooke. Cette façon d’être entre hommes est permise avec des déclarations faites de sentimentalité, d’affection et même d’une sorte d’exclusivité dans l’amitié. Ces gars se disent : “Tu es mon ami et tu le seras pour la vie.” »

     

    La professeure Bienvenue souligne la force et l’audace de telles envolées dont pourraient se réclamer bien peu de bromances d’aujourd’hui.

     

    « On se trouve open et souples dans l’acceptation que nous avons pour la tendresse entre hommes, dit-elle. Pourtant, je n’imagine pas mon frère parler à son chum de cette manière. Il y a quelque chose dans le toucher et le nommer du corps qui me semble assez unique. Je dirais que cet espace n’existe plus. »

     

    Homosocialité

     

    Jusqu’où vont latendresse rocailleuse et l’admiration réciproque ? Où s’arrête l’amitié ? Où commencent les amours, y compris charnelles ?

     

    L’historienne rappelle que la répression des gais a pris de l’ampleur vers la fin du XIXe siècle et que le couple hétérosexuel est devenu au début du XXe siècle le lieu réservé et privilégié de l’expression de l’affectivité. Pour le reste, dit-elle, que peut-on vraiment savoir des rapports de dortoirs ?

     

    « On sait des choses. Le collège est un univers uniquement masculin. On sait qu’il y a eu des scandales. Mais on sait aussi que le collège prône la chasteté. C’est la grande affaire. Au fond, la grande quête, c’est celle de la pureté et de la domination du corps et des pulsions. »

     

    Tout se complique. La professeure américaine Eve Kosofsky Sedwick (Between Men : English Literature and Male Homosocial Desire, 1985), pionnière des études gaies, lesbiennes et queer, fait de l’homosocialité masculine dans la littérature une variante du sexisme et de l’homophobie.

     

    Cette critique a été étendue pour dire qu’au fond, une bromance, dans la vie comme aux écrans, c’est une relation gaie qui ne peut pas s’assumer comme telle dans une société homophobe.

     

    D’autres lectures suggèrent au contraire que l’homosocialité fusionnelle semble particulièrement acceptée et cultivée de nos jours à la faveur de l’éclatement des identités sexuelles, de la critique des hiérarchies binaires de genre et de la massification des expressions culturelles non hétéronormatives.

     

    La bromance serait une sorte de retombée positive des luttes de revendication pour la reconnaissance des différences, disons une sorte d’osmose asexuée maintenant bien assumée jusqu’aux plus hauts sommets des États…

    Chronologie de la «bromance» De toujours. Les relations fusionnelles entre hommes existent depuis des millénaires, d’Achille et Patrocle à Adams et Jefferson, en passant par David et Jonathan.

    Récemment. Le journaliste américain Dave Carnie est crédité comme l’inventeur du mot « bromance », utilisé pour la première fois dans le magazine de planche à roulettes Big Brother. La bromance désigne pour lui l’amitié forte développée par des planchistes qui passent beaucoup de temps ensemble. Carnie a aussi cocréé la téléréalité Jackass (2000-2002), dans laquelle de jeunes hommes en bromance repoussent les limites du bon goût.

    Populaire. Deux participants de la septième saison américaine de la télésérie Big Brother (2006) décrivent leurs liens comme une bromance. Le terme commence sa percée populaire.

    Très populaire. Sur Google, la recherche donne déjà près de 17 millions d’occurrences.

    Amythié ? Dans Correspondance (Fabula), récent recueil de lettres échangées pendant 17 ans (de 1960 à 1977) par les auteurs Henri Thomas et Georges Perros, deux écrivains, le préfacier Jean Roudaut propose de parler d’« amythié » pour décrire cette amitié qui atteint des proportions exceptionnelles quasi mythiques.












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