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    Idées

    L’insécurité linguistique témoigne d’un sens de l’honneur

    6 juillet 2017 | Ugo Gilbert Tremblay - Doctorant en droit à l ’Université de Montréal et en philosophie à l’Université de Genève, et membre du comité de rédaction de la revue «L’Inconvénient» | Actualités en société
    L'évolution du français est le fruit de rapports de force, de contagion mimétique, de renoncement, voire de fatigue culturelle, écrit l'auteur.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir L'évolution du français est le fruit de rapports de force, de contagion mimétique, de renoncement, voire de fatigue culturelle, écrit l'auteur.

    Dans un texte paru dans la page Idées du Devoir (« Franglais et insécurité linguistique », 27 juin 2017) à propos de l’épineuse question du franglais et de l’insécurité linguistique des Québécois, Marc-Antoine Gervais se penche sur deux livres récents de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin.

     

    Désireux de formuler un jugement équilibré, l’auteur rassemble un nombre à peu près égal de louanges et de reproches : d’une part, Mme Beaudoin-Bégin mériterait d’être saluée pour son travail de réhabilitation du franglais et sa relativisation de la norme du français dit « correct », d’autre part, celle-ci ferait fausse route en revendiquant le droit des jeunes à l’indifférence devant les grands auteurs. Or, en voulant absolument ménager la chèvre et le chou, M. Gervais ne semble pas avoir perçu le fil unique qui, chez cette linguiste, relie ces deux positions. Ce faisant, il n’a pu voir la contradiction qui grevait son propre propos.

     

    Critiquant l’idée de Mme Beaudoin-Bégin selon laquelle il faudrait donner raison aux jeunes de n’avoir « rien à foutre » de Molière et de Voltaire, de crainte d’exiger trop d’eux ou de les lasser, l’auteur dénonce à bon droit la complaisance pour le confort et la facilité que traduit cette position.

     

    M. Gervais soutient avec justesse que l’école ne doit pas être conçue comme le simple relais passif des besoins de la société. L’école hérite au contraire d’une vocation de résistance par rapport aux bruits et aux séductions du monde ; elle constitue un havre à part où la langue, loin de se laisser absorber par le « pragmatisme insipide », doit pouvoir renouer avec ce qui fait d’elle un objet suréminent de culture, objet que l’on peut aimer pour lui-même, et non pour sa seule aptitude à transmettre des messages.

     

    L’école est le temple de la langue, le lieu où cette dernière se révèle dans toute sa verticalité, comme une montagne grandiose à gravir (le rôle vital des enseignants étant d’instiller l’envie de son ascension). Comme le souligne M. Gervais, si le moindre usage raffiné de la langue se présente à plusieurs comme un obstacle inutile, comme une viscosité incommode, la noble tâche de l’école est justement de renverser ce sentiment spontané et non de s’y plier à la première difficulté rencontrée. Je ne peux que souscrire à cette vision, et révérer l’attachement aux grandeurs qui l’anime.

     

    Dédramatisation

     

    Là où je résiste à suivre l’auteur, cependant, c’est lorsqu’il s’accorde avec Mme Beaudoin-Bégin pour dédramatiser le franglais et pour juger opportune la relativisation de toute norme linguistique surplombante. Certes, à partir du moment où l’on ne dispose plus de principe absolu pour soutenir la moindre hiérarchie, « aucun registre de langue n’est intrinsèquement meilleur qu’un autre ».

     

    Mais à ce compte, il est tout aussi vrai d’affirmer que, sans la croyance en Dieu, la vie humaine n’a pas plus de valeur, « intrinsèquement », que celle d’une bactérie ou d’un moustique ! Le propre d’une norme n’est pas de refléter la réalité, mais de chercher à la mettre en forme au nom d’un idéal que l’on juge précieux et digne d’être promu. Si M. Gervais défend Molière et Voltaire, c’est parce qu’il persiste à croire à la supériorité de ces derniers vis-à-vis d’auteurs plus au goût du jour, c’est parce qu’il pressent le piège, et le risque d’appauvrissement inouï, qui résulterait d’une relativisation outrancière de la norme littéraire (au bénéfice par exemple de la seule norme du marché).

     

    Or, la même logique s’applique à la norme linguistique. Mme Beaudoin-Bégin, pour reprendre l’expression de son préfacier, Matthieu Dugal, dans La langue affranchie, est une « linguiste darwinienne ». Même si cette expression trahit la pensée de Darwin, elle n’en révèle pas moins une orientation claire : regretter le pullulement de mots anglais dans la langue parlée au Québec est inutile (et ce, même si la richesse du français offre déjà les ressources pour nommer le monde et les sentiments qu’il nous inspire), car il vaudrait mieux s’abandonner silencieusement aux forces de la nature, se laisser porter par le fleuve irrésistible de l’évolution linguistique. Bien sûr, la langue évolue (qui le conteste sérieusement ?), mais toute évolution humaine ne saurait se voir réduite à un pur phénomène naturel : elle est le fruit de rapports de force, de contagion mimétique, de renoncement, voire de fatigue culturelle, qui en eux-mêmes peuvent être acceptés ou combattus.

     

    Désinvestissement

     

    Pour ma part, si je m’attriste de voir mes contemporains désinvestir leur langue et méconnaître ses virtualités, je ne suis pas naïf au point de penser que les semoncer y changerait quoi que soit. Tout au plus peut-on, en ce domaine, tâcher d’incarner soi-même l’exemple imparfait de ce qu’on aimerait voir chez autrui.

     

    Mais il y a autre chose qui me désole davantage : c’est de voir des membres actifs de l’élite — mot tabou que l’on me pardonnera — enfoncer les portes ouvertes de l’époque en banalisant ce qui chez plusieurs demeure une marque irréductible de pauvreté (car le franglais n’est pas, tant s’en faut, seulement parlé par des locuteurs virtuoses aptes à passer sans peine d’un registre à l’autre).

     

    En tenant à tout prix à déconstruire les sommets glorieux de la langue, cette élite donne l’impression de vouloir se saborder par mauvaise conscience, détruisant par le fait même l’étoile lointaine — et par définition élevée — qui l’avait jadis poussée à se hisser où elle se trouve. En paraphrasant Montesquieu, on peut se demander si s’affranchir des règles n’est pas simplement un moyen de mettre ses défauts — ou ceux des autres — plus à l’aise.













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