Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Grandeur nature

    Qui a tué la reine des abeilles?

    5 juillet 2017 | Jessica Nadeau à Deschambault | Actualités en société
    Derrière la station apicole, au rucher des éleveuses, Andrée Rousseau travaille mains nues et sans filet. Les abeilles qui sont développées ici sont très douces, car le gène de l'agressivité n'est pas reproduit.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Derrière la station apicole, au rucher des éleveuses, Andrée Rousseau travaille mains nues et sans filet. Les abeilles qui sont développées ici sont très douces, car le gène de l'agressivité n'est pas reproduit.

    Le Devoir vous transporte cet été sur le terrain en compagnie de chercheurs qui profitent de la belle saison pour recueillir observations et données. Dans une série épisodique, Grandeur Nature s’immisce dans la sphère de ceux qui font la science au jour le jour. Aujourd’hui, les abeilles du Centre de recherche en sciences animales de Deschambault.


    La lourde porte s’ouvre doucement, laissant filtrer un trait de lumière infrarouge. Dans l’ancienne chambre froide, tout est parfaitement contrôlé pour reproduire les conditions à l’intérieur d’une ruche. Température : 30 degrés Celsius. Humidité relative : 60 %. Noirceur relative. Dans son laboratoire de fortune, Sarah El Koury empoisonne à petites doses quotidiennes ses abeilles.

     

    Depuis ce matin, la chercheuse note « un comportement bizarre » chez ses sujets. Elle s’inquiète un peu. On est au jour 13 du protocole, il lui reste encore quatre jours à nourrir les abeilles aux pesticides avant de tester l’antidote. Elle espère qu’elles vont tenir le coup jusque-là.

     

    À l’automne dernier, elle a mené une expérience similaire, mais avec des doses plus fortes. Plus de la moitié des abeilles sont mortes en moins de 72 heures. « Elles étaient agressives, elles avaient changé de couleur et elles faisaient des bonds. Vous imaginez ? Des bonds ! Mais les abeilles ne bondissent pas… » s’étonne encore la doctorante de l’Université Laval dans son laboratoire au Centre de recherche en sciences animales de Deschambault.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans son laboratoire, Sarah El Koury tente de trouver un probiotique pour contrer les effets des pesticides sur les abeilles.
     

    Cette fois-ci, Sarah y va donc avec des doses beaucoup plus faibles. À cette étape de l’expérience, les pertes sont encore minimes : entre 10 % et 15 % de mortalité, surtout dans le groupe exposé aux plus petites concentrations de pesticide. Ce premier constat ouvre la porte à toute une série de questions sur les doses sous-létales, mais ce n’est pas tant ce qui l’intéresse.

     

    Ce que Sarah tente de trouver, c’est l’antidote. La chercheuse a isolé les bactéries intestinales des abeilles et créé un probiotique dont elle les nourrira pendant une période prédéterminée. Elle pourra ensuite voir si la bactérie continue de croître et si les pesticides se dégradent.

     

    « L’idée, c’est d’avoir une formulation probiotique que les apiculteurs pourraient donner aux abeilles en attendant qu’on interdise ces pesticides », résume Sarah tout en aspirant minutieusement avec un petit tube une abeille morte au fond de la cage de verre.

     

    Moins de mortalité

     

    Les pesticides, et plus particulièrement les néonicotinoïdes, ont été maintes fois montrés du doigt pour leurs effets nocifs sur les abeilles. « On est allé trop vite avec ces pesticides d’enrobage [néonicotinoïdes], soupire Pierre Giovenazzo, titulaire de la Chaire de leadership en enseignement en sciences apicoles de l’Université Laval, qui dirige les travaux de la station apicole à Deschambault. Il y a en partout maintenant, alors ça devient très difficile de maintenir des abeilles. Les apiculteurs réussissent parce qu’ils s’occupent de leurs abeilles, mais pour les abeilles sauvages, c’est un désastre… »

     

    La recherche a permis de limiter les pertes, explique le chercheur, qui s’intéresse aux abeilles depuis 1992. « On a atténué le problème parce qu’on a réussi à démontrer scientifiquement que les problèmes d’empoisonnement des abeilles, c’était lié à la poussière qui se dégageait pendant la plantation. L’industrie a donc modifié ses planteuses, ce qui a fait diminuer de façon considérable la poussière, et on n’a pratiquement plus de mortalité associée à ces pesticides au Québec. »

     

    Mais au-delà des intoxications majeures, il y a tous les effets sublétaux, beaucoup plus « insidieux », tels que la désorientation ou la diminution de la fertilité des mâles, note Pierre Giovenazzo.

     

    « Ça ne paraît pas nécessairement sur le coup, mais, à la longue, tes reines sont moins bien fécondées, elles vivent moins longtemps. Une reine qui vivait deux ou trois ans avant ne vit plus qu’un an. Tu te dis : mais pourquoi elle est morte, ma reine ? Alors, toute la recherche que je fais ici, c’est pour aider les apiculteurs, que ce soit pour essayer de contrer un peu l’effet des pesticides, pour améliorer la fertilité des mâles et la fécondation des reines, pour rendre nos abeilles plus résistantes aux maladies et plus performantes, pour améliorer leur alimentation dans les services de pollinisation… On travaille sur tout cela à la fois. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les chercheurs mettent de la gelée royale et une larve dans un tube de plastique qui sera par la suite intégré dans une nouvelle ruche. La future reine sera nourrie par les éleveuses, puis sera transportée au rucher de fécondation pour aller faire son vol nuptial pour fournir de nouvelles larves.
     

    Sélection génétique

     

    Le VUS nous transporte sur des sentiers de gravier à travers les champs et boisés environnants où sont répartis les différents ruchers. Un air de Pearl Jam joue en sourdine. L’air empeste le purin, épandu dans un champ voisin.

     

    « Le point central de toutes nos recherches, c’est la sélection génétique, résume Pierre Giovenazzo. On fabrique nos reines pour qu’elles soient moins agressives, plus résistantes et plus performantes. »

     

    Sa chaire de recherche est financée en partie par les bleuetières, qui dépendent de plus en plus des services de pollinisation offerts par les apiculteurs. « La culture du bleuet est en expansion au Québec. Les producteurs veulent que les abeilles soient fortes, parce qu’ils en ont besoin. Tout un côté de notre recherche est donc aligné pour développer des abeilles plus performantes pour la pollinisation. On travaille notamment sur le développement printanier rapide afin que les colonies soient très fortes pour l’arrivée des bleuets au début du mois de juin. »

     

    Les meilleurs des meilleures

     

    Pierre Giovenazzo stationne son véhicule dans un boisé. Une clôture électrique protège le rucher des ours. « Ici, ce sont les meilleures des meilleures abeilles, les futures reines du programme de sélection génétique. Elles ont toute une valeur », s’exclame fièrement le chercheur.

     

    Mains nues, sans filet ni autre forme de protection, Andrée Rousseau plonge à pleine main dans le rucher pour sortir un cadre rempli d’abeilles. Elle cherche de jeunes larves, âgées de 12 à 14 heures, le stade idéal pour procéder au greffage des reines.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans la salle de greffage, Stéphanie s'assure qu'il n'y a pas de parasites dans les cellules.
     

    À quelques kilomètres de là, le chercheur s’arrête au rucher de fécondation. Une centaine de ruchettes sont alignées sur le gazon. À l’intérieur de chacune d’elle, l’équipe a déposé « une tasse d’abeilles » et une reine vierge, prête à partir pour son vol nuptial.

     

    La reine fera des kilomètres pour trouver une congrégation de faux bourdons, où elle sera fécondée par une quinzaine de mâles. Elle pourra y retourner jusqu’à trois fois pour obtenir assez de sperme. Elle ne sortira plus jamais par la suite.

     

    Piège à mâles

     

    « L’une des grandes questions, à laquelle personne au monde n’a de réponse, c’est comment les reines trouvent ces zones de congrégation », explique le chercheur.

     

    Celui-ci est emballé. Grâce au projet d’une de ses stagiaires, il entrevoit, pour la première fois, la possibilité de découvrir où ses reines se font féconder — et par quels faux bourdons. « Ça fait des années que je veux faire ça », lance-t-il les yeux pétillants.

     

    « En ce moment, la seule façon de s’assurer de la paternité, c’est en faisant de l’insémination, mais c’est très lourd. On fait parfois une ou deux lignées, mais sans plus. En trouvant où sont les mâles, ça ouvre un tout nouvel horizon de recherche. »

     

    De retour à la station apicole, entre le congélateur et l’extracteur à miel, d’où s’élève une douce odeur sucrée, la chercheuse Aude Sorel trépigne d’impatience. Elle ne peut sortir sur le terrain aujourd’hui, en raison des vents trop forts. Elle en profite pour ajuster de petits détails sur son « piège à mâles » : un filet, relié à deux ballons et un levier amovible. Retenue prisonnière par un fil de couture accroché à son thorax, une reine vierge servira d’appât.

     

    Il y a quelques jours, l’étudiante a ainsi récolté plusieurs dizaines de faux bourdons. Elle veut reconduire l’expérience, voir si les faux bourdons sont encore au rendez-vous et explorer davantage les environs dans l’espoir de trouver la fameuse zone de congrégation. « J’ai de bons espoirs », lance-t-elle avec un enthousiasme contagieux.

     

    Un logo « Bee friendly »

     

    Au centre de recherche, Pierre Giovenazzo dirige une bonne dizaine de projets. Mais il mène, en parallèle, sa propre croisade : il rêve d’un logo « Bee friendly » pour l’industrie agroalimentaire.

     

    « Ça existe en Allemagne pour les compagnies laitières, plaide-t-il. Au Québec, ça pourrait vouloir dire par exemple que les vaches seraient nourries avec un fourrage qui serait coupé après la floraison et non avant, comme c’est le cas présentement. J’en parle chaque fois que j’en ai la chance, mais ça ne mord pas encore. C’est dur de faire changer les habitudes… »













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.