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    Quelques arpents de lacs

    Le Québec, contrée liquide, «monte au lac»

    Une expression associée à une certaine détente estivale

    «Monter au lac», en famille ou avec des amis, pour un moment de détente, loin du quotidien trépidant
    Photo: Gérald Dallaire Le Devoir «Monter au lac», en famille ou avec des amis, pour un moment de détente, loin du quotidien trépidant

    Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Aujourd’hui : autopsie de l’expression bien connue « monter au lac ».


    Impossible pour plusieurs d’envisager l’été sans l’idée de « monter au lac », c’est-à-dire d’aller près d’un lac qui nous est familier, celui où on a loué, acheté ou simplement emprunté une propriété. Le lac annonce le calme après le tumulte des eaux vives de la vie.

     

    Mais d’où vient l’expression « monter au lac » ? Que cache-t-elle ?

     

    Le Québec est un pays liquide. Il n’y eut longtemps qu’une seule façon d’accéder à ce monde d’eau : le bateau, le canot. Cela a laissé des traces sans doute plus profondes qu’on ne le croit dans les consciences.

     

    Dans L’apprentissage de Duddy Kravitz (1959), le plus célèbre roman de Mordecai Richler, Duddy comprenait d’instinct que son enracinement social autant que l’assurance de sa fortune commençaient sur les rives des eaux d’un lac des Laurentides. À compter du début du XXe siècle, bien des promoteurs vont acheter comme lui des terres aux alentours de lacs puis publiciser leurs développements.

     

    Dès 1911, on trouve dans les journaux montréalais de la publicité pour vendre des terrains à proximité des lacs des Laurentides. On y vante l’ombre, le calme, la pureté de l’air, la végétation superbe. La rue à la ville, avec les grandes chaleurs, y est décrite comme une « tueuse d’enfants ». Vous aimez vos enfants ? Alors, montez au lac ! Au bord du lac Memphrémagog, dès avant la Première Guerre mondiale, un hôtel comme le Lake Park offre aux gamins l’usage d’une longue glissoire qui promet de les jeter en joie dans l’eau.

     

    Quel lac ?

     

    À chacun son lac. Il n’en manque pas. Selon le Regroupement des organismes des bassins versants du Québec (ROBCQ), cet État en compte rien de moins qu’un demi-million. Souvent, ils sont bien petits, à peine visibles sur une carte. Mais au moins 30 lacs québécois sont énormes, avec une superficie de plus de 250 km² chacun. En fait, le territoire québécois est couvert d’eau sur plus de 355 315 km², soit à peine moins que la superficie totale de l’Allemagne. Le Québec compte 3 % des réserves d’eau douce du monde.

     

    Ces vastes espaces liquides ont baigné l’imaginaire d’explorateurs, de coureurs des bois, de voyageurs, puis, un jour, les temps changeant, des vacanciers de l’été. On chante de longue date ces espaces. Sans surprise, ils s’inscrivent même très vite dans le paysage d’une littérature naissante. Le grand Arthur Buies, dans ses évocations somptueuses du territoire québécois au XIXe siècle, parle plus d’une fois de la place qu’y jouent les « lacs sauvages », là « où l’image de l’infini se mêlait aux profondeurs muettes des vagues, […] au milieu des forêts, couchés sur le large flanc des montagnes, berceaux grandioses ».

     

    Telle qu’on l’emploie aujourd’hui, l’expression « monter au lac » indique qu’on part à la rencontre d’une certaine idée de l’évasion du quotidien. Mais son usage courant suppose de profonds changements dans les mentalités, reflets d’une évolution sociale et économique.

     

    Pour « monter au lac », il faut d’abord pouvoir compter sur de nouveaux moyens de transport. Les Laurentides, refuge par excellence des amateurs de lacs, sont desservies par un train dès la fin du XIXe siècle. À compter de 1910, un réseau routier se structure pour y accéder. L’auto puis l’autobus vont aussi permettre de gagner les Cantons-de-l’Est, la Gaspésie, le Saguenay.

     

    Nager et pêcher

     

    Même s’ils traversaient constamment de vastes étendues d’eau, les voyageurs en canots d’écorce ne savaient que rarement nager. Ce rapport distant à l’eau va lui aussi changer au XXe siècle. Voici qu’apparaissent les leçons populaires de natation. L’idée que la baignade constitue un plaisir fait son nid. Dans l’entre-deux-guerres, les Québécois sont désormais des milliers à emprunter le train et l’auto pour se rendre jusqu’à l’eau.

     

    « Monter au lac » signifie aussi, entre autres choses, le développement de la pêche comme activité de loisir plutôt que de subsistance.

     

    On conçoit bien la dimension de cette nouvelle figure du pêcheur en considérant La mouette de Tchekhov (1896), où le personnage de Trigorine ne voit rien de mieux à faire que de s’installer au bord de l’eau pour surveiller son bouchon, espérant qu’il finisse par plonger afin que le sentiment de son existence remonte.

     

    Aviation et canot

     

    Monter au lac, ce sera aussi l’occasion d’aller plus loin encore grâce à la démocratisation de l’aviation. Pour plusieurs, l’hydravion sera l’unique façon d’atteindre les lacs et le pays sauvage de leurs rêves. Certains y laissent leur peau, comme la jeune comédienne Marie-Soleil Tougas et le cinéaste Jean-Claude Lauzon, morts dans l’écrasement de leur Cessna, près de la rivière aux Mélèzes, au sud-ouest de Kuujjuaq, à l’été 1997.

     

    Le sentiment de plénitude associé au lac tient aussi au renouvellement d’intérêt pour le canot. Délaissé avec le développement fulgurant des moteurs hors-bord, du train et de l’automobile, le canot, ce magicien des eaux, regagne de l’intérêt avec le développement de ces nouveaux espaces de villégiature et de camping et à l’idée d’un nécessaire rapprochement avec la nature qui passe par le contact de l’eau.

     

    Pierre Elliott Trudeau a grandi dans cette période où le canot, associé aux plans d’eau, devient signe de loisir pour les gens qui en ont les moyens, selon la conception d’une nature enfin retrouvée.

     

    En 1944, pour la Jeunesse étudiante catholique (JEC), Trudeau écrit : « Voyagez mille milles en train et vous êtes une brute ; pédalez cinq cents milles à vélo et vous restez à toutes fins utiles un bourgeois ; pagayez-en cent et vous êtes déjà un enfant de la nature. »

     

    Une bonne partie de la vie politique de l’après-guerre à laquelle participe Trudeau sera d’ailleurs orchestrée après que tout ce beau monde fut d’abord « monté au lac » pour discuter. La génération de Pierre Elliott Trudeau, de Gérard Pelletier et de Pierre Vadeboncoeur prend l’habitude, très tôt, de se retrouver au bord de l’eau, du côté des Laurentides. C’est aussi là que se retrouveront pour discuter, sous le prétexte de « monter au lac » pour fuir la ville, une nouvelle génération d’indépendantistes, notamment ceux qui animent le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Monter au lac, ce sera donc aussi monter dans le monde des idées.













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