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    De la vertu

    Chaque année, la vénérable institution qu’est l’Académie française se réunit pour une cérémonie haute en couleur. Le dernier jeudi de novembre, c’est la rentrée des académiciens en habits verts. La tradition veut qu’on y prononce trois discours. Le premier porte sur les prix littéraires, le second sur l’état de la langue et le dernier sur… la vertu !

     

    On pourrait s’imaginer que rien n’est plus daté, archaïque et antédiluvien que cette idée de « vertu ». Et pourtant, si le mot est devenu ringard, nous avons rarement été plus obsédés de vertu. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’historien français Pierre Nora, à qui échut un jour la tâche de prononcer cet important discours.

     

    Au moment où les ligues de vertu se déchaînent avec une violence rarement vue, où les procès en sorcellerie se multiplient et où certains médias se transforment en Semainier paroissial, il vaut la peine de revenir sur ce que disait cet académicien qui fut aussi un grand ami du défunt Marcel Masse.

     

    « L’esprit de vertu, qui est effort vers le bien, écrit-il, est la chose du monde aujourd’hui la plus répandue. Le moralisme coule à pleins bords. On le trouve partout. Il n’est qu’humanitaire, exclusion de l’exclusion, exhortation à la tolérance, ouverture à l’Autre, condamnation de toutes les formes de crimes contre l’humanité, repentance, culpabilité généralisée, droits de l’homme, de la femme, de l’enfant, de l’animal, de la nature. L’Empire du Bien étend partout ses tentacules. »

     

    Pour Nora, la vertu, qui est pourtant une chose éminemment sérieuse, a malheureusement sombré dans sa caricature. C’est ce qu’il nomme le « vertuisme ». Celui-ci a envahi tous les domaines, écrit-il. « Les médias, qui ont remplacé l’information par les bons sentiments ; le droit, où le pieux souci de la défense des individus va souvent jusqu’à faire des coupables les victimes du système social ; les relations internationales, où les monstres froids que sont les nations apprennent à vivre avec le droit d’ingérence ; l’histoire enfin, que l’extension du “devoir de mémoire” est en train de transformer en procès général du passé. »


     

    À lire Pierre Nora, on a l’impression que ces mots qui datent pourtant de 2006 ont été écrits hier. Qu’on pense un instant à ce lamentable procès fait à tout un peuple parce que quatre jeunes Noirs se sont retrouvés par hasard à pousser un char de la Fête nationale. Dans une société normale, personne n’en aurait fait de cas. Qu’on pense à ces nouveaux dévots qui sont en train de transformer le 375e anniversaire de Montréal en séance d’autoflagellation collective. Sans oublier de répandre quelques erreurs historiques. Qu’on pense à ce procès permanent en racisme et en xénophobie destiné à faire taire les rares esprits qui refusent de communier à cette psychose nationale. Qu’on pense enfin aux lynchages, relayés par des médias complaisants et populistes, qui se déclenchent sur Internet chaque fois que la meute renifle une vague odeur suspecte. De Claude Jutra à Denise Filiatrault, de Bertrand Cantat à Lise Payette, les nouveaux inquisiteurs ne manquent pas de trophées de chasse à accrocher à leur mur de la Vertu.

     

    Pierre Nora a bien compris que l’on se trouve devant un phénomène plus religieux que politique, plus instinctif que rationnel, plus inconscient que raisonné. Pour lui, ce déferlement de rectitude morale, politique et sexuelle vient de notre incapacité à dire le Bien après l’âge totalitaire que fut le XXe siècle. À défaut de croire au Bien, on chassera donc le Mal jusque dans ses derniers retranchements. Les seuls héros qui restent ne sont plus que des victimes. D’où cette concurrence éhontée des discours victimaires. Noirs, autochtones, homosexuels, handicapés, jeunes, femmes, migrants et j’en oublie, c’est à qui aurait le plus souffert.

     

    Qu’il me soit permis de souligner que le Québec semble encore plus vulnérable à ce genre de discours. Comme si, chez nous, tout était grossi à la loupe. Peut-être parce que nous n’avons jamais comblé le vide abyssal laissé par un catholicisme longtemps omniprésent. Les réflexes sont toujours là sans qu’on en comprenne le mécanisme. Comme une machine dont on aurait perdu le mode d’emploi. Peut-être parce que nous sommes plus près que les autres de cet empire anglo-protestant qui étend chaque jour un peu plus sa mainmise morale sur le monde. Peut-être aussi à cause de ce consensus que pratiquent les peuples minoritaires. Consensus qui s’accentue au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans la province et la « communauté » ; et que nous nous éloignons de la nation et de sa citoyenneté.

     

    Étrange tout de même de voir des sociétés qui comptent parmi les moins inégalitaires du monde se perdre dans ces procès sans fin. Comme si l’égalité, certes difficile à atteindre, ne suffisait plus, et qu’il fallait sombrer dans une forme d’universalisme totalisant que le philosophe Pierre Manent nomme la « religion du semblable ». On nous reparlera après cela de la diversité !

     

    Les sommets atteints par ce moralisme sont aujourd’hui tels qu’il serait peut-être temps de s’écrier avec Pierre Nora : « Ô vertu, que de crimes on commet en ton nom ! »













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