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    Les vaches

    Le menton en galoche, les deux mains posées sur les hanches, mon chauffeur de taxi m’attendait. Il attendait en fait n’importe qui, en l’occurrence moi. « Where do we go ? », me demande-t-il. « Au musée », lui dis-je. « What did you say ? »

     

    De Montréal, je venais d’arriver par train à la gare d’Ottawa, cette Brasilia d’Amérique du Nord.

     

    En 1856, c’est Québec qui avait été choisie comme future capitale. Le conseil législatif avait refusé d’entériner ce choix. Si bien qu’on finit par demander à la reine Victoria de trancher. Elle trancha, non sans prendre soin de s’assurer de suivre ce faisant le tracé préalablement indiqué par le Colonial Office. Ce fut Bytown, renommé Ottawa.

     

    Une assemblée législative quelque peu rétive refusa le choix fait par cette lame qui traçait droit un avenir. Pourquoi aller construire un parlement dans un village de bûcherons où les affrontements, pour des questions de religion, étaient légion ? Sans se démonter, sa Majesté des Indes, d’Angleterre et du Canada attendit avec satisfaction la reprise du vote. Celui-ci lui donna une majorité de quatre voix.

     

    Le nouveau parlement canadien fut ainsi construit à bonne distance des États-Unis et du républicanisme, à bonne distance aussi de Montréal, véritable centre culturel, financier et politique. En 1849, des émeutiers très britanniques avaient incendié l’édifice alors installé à Montréal. À la suite de quoi, le Parlement était devenu itinérant.

     

    À Ottawa, au-delà d’un chauffeur de taxi, on rencontre une capitale. Ottawa fait tout un tapage cette année de sa satisfaction à se célébrer. Elle est tapissée des signes de vertu qu’elle s’attribue à l’occasion du 150e anniversaire d’une loi de Londres. Pour souligner cet anniversaire, la ville d’Ottawa avait imaginé le projet — ô combien audacieux ! — de devenir officiellement bilingue. N’est-elle pas le coeur d’un État qui prétend l’être ?

     

    Or, au moins 12 des 23 conseillers de la ville d’Ottawa se refusent avec énergie à concevoir leur ville comme bilingue. Ils sont encouragés en cela par des groupes de pression comme Canadians for Language Fairness, lequel estime que les mesures en faveur du français constituent une perte d’argent. « Payer des taxes à la Ville d’Ottawa pour des emplois pour que les Québécois viennent prendre ces postes ? C’est inacceptable ! », soutient Kim McConnell, la présidente du groupe. À croire que tous les francophones du Canada sont au fond des Québécois.

     

    Selon Radio-Canada, certains conseillers d’Ottawa considèrent que, les Chinois étant plus nombreux que les francophones dans certains quartiers, il n’y a donc aucune raison d’en faire plus pour ces derniers. Un bel exemple d’une lecture outrageante du multiculturalisme canadien, qui sert en fait d’argument tordu pour folkloriser la réalité sociologique française au Canada.

     

    À la mairie d’Ottawa, on estime que personne n’en demande davantage, qu’à preuve les plaintes sont rares. Mais essayez pour voir de trouver le formulaire de plainte, a fait remarquer une citoyenne, rapporte Le Droit. La capitale comptabilise d’ailleurs volontiers pour une seule marque d’insatisfaction des plaintes pourtant bien différentes.

     

    Il a beaucoup été question ces derniers jours d’une lettre envoyée à Ottawa par le gouvernement de Philippe Couillard, une lettre dans laquelle Québec se disait fort préoccupé par la survie de la communauté anglophone hors de l’île de Montréal. Il n’en a pas fallu davantage pour qu’on entende des cris indignés, sachant que les Anglo-Québécois constituent une minorité parfaitement bien traitée, ne serait-ce qu’à en juger par l’argent public consenti à ses universités. C’est tout de même une erreur que de croire que les anglophones du Québec, ceux disséminés au loin, dans de petites communautés, vivent comme des Westmountais. À Bury, Scotstown, Blanc-Sablon ou Harrington Harbour, l’avenir n’est pas particulièrement radieux.

     

    Il faut être cynique pour voir dans cette préoccupation du Québec envers des éléments de sa population de simples manoeuvres électorales, mais il faut être naïf pour penser qu’il n’y a pas beaucoup de cela aussi. Avec la montée de la Coalition avenir Québec dans les sondages, comme l’explique Philip Authier dans The Gazette, un combat se dessine pour charmer l’électorat anglophone fédéraliste. En politique, on attend des retours sur investissement. Mais dans quoi ce gouvernement investit-il quand Philippe Couillard ose affirmer, contre la raison même, que « ça va bien, le français, au Québec et au Canada » ?

     

    En vérité, personne ne semble se préoccuper de l’avenir du français, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Québec. Il fut un temps pourtant où, sur les rives du Saint-Laurent, on comprenait bien l’intérêt de soutenir sérieusement le français en Amérique.

     

    Notre époque se caractérise par des ambitions petites et étriquées, qui témoignent la plupart du temps d’un triste manque de perspectives quant à l’avenir social. Tenez, par exemple : le président sortant du CRTC, Jean-Pierre Blais, s’inquiète « des fameux provocateurs » qui sévissent dans les radios de Québec. Sa solution ? Abandonner les quotas de chanson française à la radio ! En diffusant davantage d’anglais, dit-il, ces radios pourraient se faire moins provocatrices tout en gagnant des parts du marché. En gros, le problème d’une bêtise généralisée tiendrait donc à l’usage du français !

     

    Et nous restons là, amorphes, comme ces vaches qui continuent de regarder passer le train. « What did you say ? »













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